ÉDITOS

La vie, à l’épreuve de l’art

PAndré Rouillé
@04 Fév 2010

Objet rebelle de l’art et de la littérature, la vie déjoue obstinément leurs multiples tentatives de l’approcher. Face au rêve de fusionner l’art et la vie, Robert Filliou proclamait que «l’art est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art», et Georges Perec donnait à son roman La Vie, mode d’emploi la forme d’une très sophistiquée machine de fiction littéraire. Voici, aujourd’hui, que l’Institut d’art contemporain de Villeurbanne propose une stimulante exposition intitulée «La Vie, à l’épreuve» conçue par Sandra Cattini à l’invitation de la directrice Nathalie Ergino.

Objet rebelle de l’art et de la littérature, la vie déjoue obstinément leurs multiples tentatives de l’approcher. Face au rêve de fusionner l’art et la vie, Robert Filliou proclamait que «l’art est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art», et Georges Perec donnait à son roman La Vie, mode d’emploi la forme d’une très sophistiquée machine de fiction littéraire. Voici, aujourd’hui, que l’Institut d’art contemporain de Villeurbanne propose une stimulante exposition intitulée «La Vie, à l’épreuve» conçue par Sandra Cattini à l’invitation de la directrice Nathalie Ergino.

L’exposition n’est pas un mode d’emploi; la vie n’est ni plus ni moins intéressante que l’art, et ne se confond évidemment pas avec lui. Ce n’est pas de la vie dont il est ici question, mais de la vie dans l’art d’aujourd’hui, par delà les cadres logiques et discursifs de la langue. Orientation que le titre de l’exposition indique en barrant en travers les mots «La vie», en forme de panneau de signalisation routière, c’est-à-dire d’image irréductible à la langue.
La vie, donc, et des récits de vies, «à l’épreuve» de l’art, de ses formes, de ses protocoles, de ses modes de production de savoirs.

Mise à l’épreuve de l’art dans les œuvres des douze artistes présentés, «La vie» se révèle en fait creusée par de profonds et multiples clivages. Chacune à leur manière, avec leurs matériaux et leurs démarches singulières, les œuvres captent et rendent visibles d’immenses fractures dans l’époque: des clivages, des fêlures et des disjonctions du monde et des vies humaines.

Trois vidéos d’Alain Della Negra et Kaori Kinoshita intitulées Life présentent le quotidien d’hommes et de femmes partagés entre deux vies et deux mondes: l’une dans le monde réel de la société américaine, l’autre dans le monde virtuel de Second Life. Dans les domaines du sexe, de l’argent et de la spiritualité, leur vie apparaît divisée entre une vie matérielle (quotidienne) et une «vie seconde» (virtuelle), et leur personnalité frappée d’un dédoublement schizophrénique entre une partie humaine et un avatar.
C’est l’unité terrestre, humaine, biologique et sociale de ce monde-ci que les technologies et les réseaux numériques ont scindée et mise à mal. L’œuvre d’Alain Della Negra et Kaori Kinoshita exprime combien la vie est aujourd’hui soumise à l’épreuve d’une virtualisation généralisée qui pourrait bien consister en une version technologique de l’ancienne transcendance religieuse.

La vidéo Les Gardiens de l’artiste d’origine serbe Florence Lazar se déroule dans la très sensible Cité des Bosquets de Clichy-Montfermeil où la vie est mise à l’épreuve d’un état endémique de tension au carrefour de l’immigration, de la religion, de la soumission des femmes, et du chômage.
Dans le cadre idyllique d’un parc boisé, deux femmes portant le voile islamique sont assises sur un tapis au milieu d’une pelouse ensoleillée. Tandis que l’une est comme frappée d’aphasie, et que l’autre l’encourage désespérément à s’exprimer, leurs voix fluettes et précaires se télescopent avec les bruits hors champ d’un chantier proche et d’une conversation masculine tonitruante qui brouillent de plus en plus fortement leurs timides paroles jusqu’à les étouffer totalement.
A partir de cette intrigue minimale et avec une grande économie formelle, Florence Lazar met en œuvre un faisceau de torsions et de significations hautement politiques.
Le dialogue presque intime entre les deux femmes se déroule sur un tapis qui est ordinairement réservé à l’intérieur des habitations. Or, on perçoit que le blocage qui frappe l’une d’elles pourrait être dû à l’exposition publique de son territoire (le tapis), de son corps et de sa parole — à elle qui est sans doute confinée dans les espaces privés de l’intérieur et dans les contraintes de son statut de femme musulmane émigrée.
En fait, l’initiative de ces deux femmes de sortir seules dans un parc pour simplement parler échoue sous l’action d’un faisceau de pouvoirs: celui de l’intérieur (symbolisé par le tapis), celui de la religion, et celui des hommes dont les voix hors champ figent avec rudesse leurs corps de femmes dans le silence et la soumission.

Autres œuvres, autres disjonctions, autres faisceaux de sens. Aussi spectaculaire qu’insolite, l’œuvre TYFFSH, de Kris Martin, occupe le volume entier d’une salle à l’aide de la toile d’une montgolfière échouée, dont la nacelle repose dans le vestibule.
Autant une montgolfière majestueuse en vol élève le regard et attise les désirs de liberté et de légèreté; autant ainsi abîmée à terre, emprisonnée entre les murs d’un musée, et soumise sous nos pas qui la foulent et en arpentent les entrailles, cette montgolfière nous fait éprouver la sensation d’un échec, d’une revanche du réel et du pragmatisme sur les rêves, les espoirs et l’imaginaire.

La structure clivée de l’œuvre Elles étaient une fois, monmon…, de Noëlle Pujol, redouble le propre clivage de l’artiste entre deux mères: la vraie, dont elle fut séparée à la naissance; la fausse, chez qui elle fut placée à l’âge d’un mois.
L’œuvre est scindée en deux démarches supportées par deux types de pratiques et de matériaux. D’un côté, un homme filmé en plan fixe raconte dans un long et chaotique monologue l’histoire singulière des parents de Noëlle Pujol, et de sa vraie mère; d’un autre côté, l’artiste utilise le dessin à la palette graphique pour transformer sa propre vie d’enfant en conte, et tenter de convertir en vraie mère la fausse qui l’a élevée.

Le projet Acid Brass de Jeremy Deller cherche à surmonter symboliquement la coupure entre les lieux, les groupes, les courants et les concepts associés à deux phénomènes socio-musicaux britanniques hétérogènes des années 1980: la musique électronique «Acid House», et la pratique populaire des fanfares («Brass Bands»).
Quant à Franziska & Lois Weinberger, ils plantent de «mauvaises herbes» dans leurs Mobile Landscapes (jardins transportables sous la forme de containers métalliques remplis de terre) qu’ils installent dans des lieux où leur caractère naturel et anarchique acquiert une fonction critique des pouvoirs établis, du monde normé, ou la culture officielle ou consensuelle.

Ces œuvres, et d’autres encore présentées dans l’exposition, sont éminemment politiques en ce qu’elles font apparaître l’ampleur et la diversité des clivages qui creusent toutes les strates et tous les lieux de la société contemporaine. Mais elles sont artistiquement politiques. Elles le sont hors du langage, du discours et des concepts, en faisant éprouver par les sens et le corps des sensations produites par des matériaux, des choses et des agencements formels.
L’art pense donc, mais par le corps et les sensations, hors du régime discursif de la langue et des concepts, hors de la simple contiguïté gouvernée par le copier-coller devenu le modèle d’une nouvelle façon de penser… pour le meilleur et pour le pire.

André Rouillé.

Les artistes de l’exposition
Véronique Boudier, Alain Della Negra & Kaori Kinoshita, Jeremy Deller, Raoul Hausmann, Florence Lazar, Kris Martin, Jean-Luc Moulène, Noëlle Pujol, Jean-Xavier Renaud, David Renggli, Taroop & Glabel, Franziska & Lois Weinberger

L’image accompagnant l’éditorial n’est aucunement l’illustration du texte. Ni l’artiste, ni le photographe de l’œuvre, ni la galerie ne sont associés à son contenu.

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