ART | CRITIQUE

La suite 2

PMuriel Berthou Crestey
@05 Nov 2009

Les pièces de «La suite» communiquent, se succèdent, jusqu’à créer des réseaux de souvenirs dans les chambres mentales du spectateur. Déployant un nouveau volet de l’exposition, la galerie Air de Paris tisse des liens généalogiques entre les œuvres, tout en préservant la fraîcheur de l’inattendu.

La petite litanie de Liam Gillick pourrait être la devise de cette exposition collective: l’énoncé trois fois répété The Potential of the Spontaneous or Disorganised Group s’inscrit verticalement sur la cimaise comme s’il s’agissait d’une formule magique pour ouvrir le sens de cet accrochage in progress.
Reproduite, la forme lapidaire du texte se pare d’un doute. A croire qu’il pourrait prendre valeur d’une consigne…
Brouillant sa concision, le procédé de réitération le perturbe, le densifie. Interrogeant les modes de constitution du langage, le sens de la phrase produit une réflexion tautologique, c’est-à-dire une interrogation portant directement sur le médium utilisé : l’énoncé.

Œuvre post-conceptuelle, certes, mais s’inscrivant avant tout comme un surgeon de l’«esthétique relationnelle», où l’art se définit comme un «état de rencontres» (Nicolas Bourriaud). Car la relation entre forme et contenu est au centre de ce projet qui consiste à réunir des œuvres apparemment disparates, et les faire s’entrechoquer.
Ce lettrage de Liam Gillick interroge la propension des associations à générer l’inversion des modes opératoires préétablis. Il constitue l’une des rares pièces pérennes au sein de cette exposition mouvante.

Pointant des liens saillants avec le précédent accrochage, la nouvelle version de «La suite» s’impose d’abord comme une anthologie. Les lettres-tabourets protéiformes de M/M (Paris) se sont agglutinés au centre d’une organisation qui vit au jour le jour.
Dans l’éphéméride foisonnant de Moriceau & Mrzyk, il s’agit de réaliser un dessin quotidien, comme l’habitant d’une île déserte dessine un trait pour symboliser une journée écoulée. 365 croquis, parfois satiriques, attendent potentiellement les visiteurs du jour. D’autres réalisations se greffent à cette organisation précaire et évolutive, cultivant une relation au livre et au langage.

Auto-déclaré «artiste ready-made», le collectif «Claire Fontaine» construit une œuvre à partir de l’héritage duchampien, à l’image de leur dénomination empruntée à la marque de papeterie.
Ici, des feuilles de papier font office de couverture pour deux ouvrages: Kafka par Deleuze et Guattari et Le Groupe d’information sur les prisons. Les textes sont symbolisés par des briques. Formellement, il y a une inversion des valeurs entre la fragilité matérielle du contenant (la couverture de papier) avec le «poids» de ce qu’elle recouvre.

La relation au livre est également présente dans la démarche de Ben Kinmont. Pour gagner sa vie, il exerce la profession de libraire spécialiste en ouvrages gastronomiques du XVe au XIXe siècle, dont on connaît les riches illustrations lithographiques ornant souvent les planches colorées qui s’y insèrent.
Pour faire de sa vie une œuvre d’art, il parsème la scène artistique de gestes aussi discrets qu’ils sont ambitieux dans leur volonté de franchir les frontières entre les catégories. On dirait des tracts agrandis, exhibant au mur menus et catalogues de ventes, afin qu’ils ne restent pas lettres mortes. Les litotes graphiques et sibyllines de Trisha Donnelly affichent une intention d’humilité, à l’encontre de ses démonstrations éclectiques.

S’étendant au centre de la cimaise la plus en vue, la «décoration murale» de Lily van der Stokker occupe une large place au sein de la galerie. Le parti-pris consistait à réaliser une œuvre laide ou de mauvais goût (c’est écrit dessus). Rien d’étonnant de la part de celle qui porte le titre de « Complete Ugliness» depuis 1991. Le choix des courbes et des couleurs tendres ou fluos crée cependant une ambivalence. Si elle avoue «saliver dès qu’elle voit la décoration d’une chambre de petite fille», sans doute sa culture artistique la porte-t-elle à culpabiliser parfois de ce goût affirmé pour le puéril?

La force de ce projet d’association réside dans sa dimension évolutive, intervenant comme une suite logique au processus créatif et permettant de donner libre cours aux artistes.

Liste des œuvres
— Trisha Donnelly, Sans titre, 2009. Encre et crayon sur 7 feuilles de papier, cuir.
— Claire Fontaine, Le Groupe d’information sur les prisons brickbat, 2007. Briques et fragments de brique, impression laser, élastique, cdrom.
— Claire Fontaine, Kafka Brickbat, 2007. Briques et fragments de brique, impression laser, élastique, cdrom.
— Liam Gillick, The Potential of the Spontaneous or Disorganised Group, 2006. Lettrage adhésif sur mur. Dimensions variables. Unique.
— Ben Kinmont, Bookseller, 2002. Tracts imprimés en typographie sur papier Ingres.
— Ben Kinmont, An exhibition in your Mouth, 2002. Tracts imprimés en typographie sur papier Ingres.
— Ben Kinmont, Gastronomie, 2002. Tracts imprimés en typographie sur papier Ingres.
— Ben Kinmont, On Becoming Something Else, 2009. Tracts imprimés en typographie sur papier Ingres.
— M/M (Paris), Just like an ant Walking on the Edge of the Visible (détail, réarrangé), 2009. 41 tabourets, peinture epoxy sur métal, sérigraphie manuelle et peinture sur bois. Chacun 34, 5 x 46 x 34,5 cm. Unique.
— Moriceau & Mrzyk, Ephéméride, 2008. Encre et acrylique sur papier. Cadre 31 x 22,5 cm. Unique.
— Lily van der Stokker, I Am Ugly, 2008. Peinture acrylique sur mur. Unique.

Publications
— Nicolas Bourriaud, Esthétique relationnelle, Paris, Les presses du réel, 1998.
— Daniel Birnbaum (et alii), Liam Gillick : the wood way, Whitechapel Gallery, London, 2002.
— Ben Kinmont, Gastronomy : a catalogue of books [and] manuscripts on cookery, rural and domestic economy, health, gardening, perfume, [and] the history of taste : 1537-c.1945 : catalogue eleven, The Antinomian Press, Sebastopol (Calif.), 2007.
— Amy Kellner, Charles Esche, Lily Van Der Stokker : friends family, wallpaintings and drawings, 1983-2003, Le Consortium, Dijon, 2003.