ART | CRITIQUE

La Suite 3

PMuriel Berthou Crestey
@06 Fév 2010

Faut-il tout remettre à zéro pour continuer ? Telle est l’hypothèse de ce nouvel accrochage à la galerie Air de Paris, clôturant le cycle de «La Suite» par un grand [reset] général.

La Suite… et fin. Certes, quelques tabourets M/M sont encore là, empilés, comme prêts à partir. Mais rares sont les œuvres établissant une véritable continuité formelle. Les précédents accrochages résonnent pourtant avec force. Un système de connections intervient avec les processus de recyclage employés. Ici, tous les mécanismes de référence se mélangent, jusqu’à fonder une véritable réflexion sur le processus même de création, d’exposition et de présentation des œuvres.

A gauche en entrant, un hommage à Éric Rohmer est bienvenu: Clément Rodzielski a choisi de bomber l’envers d’une affiche vintage issue de la campagne publicitaire pour le film La Femme de l’aviateur. Mixant une technique du «Street art» avec un support d’époque chargé de références, l’artiste enchevêtre les systèmes de renvoi. Entre le recours à la fiction (le film dont il est question) et le réel (l’affiche envisagée comme matériau de création), se tisse tout un réseau de références et d’allusions.

A même le sol est posée une pile d’affiches (Visions of the World, Claire Fontaine). Chacune représente la photographie d’un graffiti anti-nazi imaginé à partir du détournement d’un pictogramme associé au recyclage. Enchâssement des références, mise en abyme du procédé de reprise… Ici encore, ces phénomènes sont au centre du projet. Le visiteur est libre d’en emporter un exemplaire, s’il le désire.

Accroché au mur, le tract se fait exemplaire unique (Recherche histoires désespérément, 1993). Autour de la «Société protectrice des personnages», Pierre Joseph milite contre leur disparition. De même, Torbjørn Rødland renverse le rapport entre réel et fiction en remettant en scène, le temps d’une brève traversée de la galerie, le personnage Andy Capp de l’auteur de bandes dessinées Reg Smythe.

La vie privée de l’artiste Horatio Alger s’étale sur les pages publicitaires du magazine Artforum (In Memoriam Psycho-Narrative Press..., 1976). Les achats à répétition de Jacques André consistent à confronter les messages récoltés sur d’anciens vinyles à partir du sens qu’ils revêtent aujourd’hui. Repris par la marque Nike, le slogan militant «Do it!» se pare aujourd’hui de connotations différentes.

Le wallpaper de Liam Gillick, intitulé Hastily Arranged « Hog Bike » Total Wall Piece, (1992) est installé dans la pièce adjacente. L’intérêt repose davantage dans son mode d’exposition que dans sa réalisation finale: il s’agit de regrouper (aussi rapidement que possible) des images de motos découpées dans la revue Hog Bike afin de créer un agencement mural. Perpétuellement renouvelée, l’œuvre évolue au gré de celui qui fixe les feuilles volantes prélevées à l’intérieur du magazine. Elle se présente comme une mise en perspective des modes de présentation, faisant écho à la vogue de ce type d’accrochages durant les années 1990.

Dans les assemblages de Peopleday®, les références aux œuvres du passé sont explicites: trois sérigraphies estampillées «Nouveau réalisme» sont épinglées (littéralement) au mur.
Les Évocations de René Duran procèdent à un autre type d’hommages où l’homme se profile derrière l’intervention artistique. L’esprit situationniste transparaît dans toutes ces œuvres mixtes, composées de journaux, peinture, plastique, bribes d’images recouvertes d’écritures. Le petit vestibule où elles sont installées invite à regarder derrière le rideau en plastique, dissimulant une petite salle d’exposition aux allures de réserve. A croire que ce dernier accrochage pourrait avoir le goût d’une fin… annonçant un renouveau.

Liste des œuvres
— Torbjørn Rødland, Andy Capp variations, 2009. Tirage argentique sur papier baryté, cadre
— Liam Gillick, Hastily Arranged « Hog Bike » Total Wall Piece, 1992. Feuille dactylographiée, images découpées
— Horatio Alger, In Memoriam Psycho-Narrative Press..., 1976. Portfolio sous pochette et doubles pages cartonnées
— Pierre Joseph, Recherche histoires désespérément, 1993. Impression laser sur papier, passe-partout et cadre bois
— Clément Rodzielski, La Femme de l’aviateur, 2008. Peinture à la bombe sur affiche vintage
— Peopleday®, Assemblage Peopleday® #1, 2010. 3 sérigraphies d’Arman, César et Rotella extrait d’un Portfolio des Nouveaux Réalistes de 1970, 3 geant pushpins produits par greatbigstuff.com.
— Allen Ruppersberg, Alterations / Knockoff (turquoise), 2007. Toile brute, texte sérigraphié, pages d’un ancien agenda cousues
— Jacques André, Do It. Achats à répétition 1, 2004-2010. 27 exemplaires de l’édition Simon & Schuster, 9 exemplaires de l’édition Ballantine Books, 7 exemplaires de l’édition Seuil Combats, 15 exemplaires de l’édition Points Seuil, exemplaires des éditions américaines et françaises de « Do it! », I want more, Can – Achats à répétition 10, 2004 – 2009, 19 exemplaires de l’édition Virgin Records, !DIOT, 2009, impression numérique
— René Duran, Evocation (Pierre Soulages), 1989. Evocation (René Riesel), 2004.
Peinture sur plastique et coupures de journal
— Claire Fontaine, Visions of the World, (Oslo, Summer 2007), 2007. Affiches imprimées en offset

Publications
— François Curlet, «L’Art du décalage», Connaissance des Arts, n° 652, septembre 2007
— Liam Gillick, Of Bridges & Borders, JRP Ringier, Zürich, 2009.
— Thérèse Saint-Gelais (dir.), L’Indécidable. Écarts et déplacements de l’art actuel, ed. Esse, Montréal, 2008.
— Stéphanie Moisdon, Pierre Joseph, French Connection, Black Jack éditions, Paris, 2008