PHOTO | EXPO COLLECTIVE

La Subversion des images

23 Sep - 11 Jan 2010
Vernissage le 23 Sep 2009

L’exposition «La Subversion des images. Surréalisme, photographie, film» au Centre Pompidou propose une sélection d’environ 400 œuvres de photographes déjà célèbres, mais aussi des collages ou des photomontages méconnus d’artistes renommés. Un parcours thématique pertinent et exigeant.

Man Ray, Brassaï, Hans Bellmer, Claude Cahun, Raoul Ubac, Jacques-André Boiffard, Maurice Tabard, Paul Éluard, Artaud, Victor Brauner, Benjamin Fondane, Artür Harfaux

La Subversion des images

L’exposition «La Subversion des images. Surréalisme, photographie, film» au Centre Pompidou propose une sélection d’environ 400 œuvres photographiques issues d’un corpus de photographes surréalistes déjà célèbres (Man Ray, Brassaï, Hans Bellmer, Claude Cahun, Raoul Ubac, Jacques-André Boiffard, Maurice Tabard, etc.); mais aussi des collages ou des photomontages méconnus d’artistes renommés comme Paul Éluard, Artaud ou Victor Brauner; et la découverte de personnalités moins connues comme celles de Benjamin Fondane ou d’Artür Harfaux. Complétant le versant cinématographique du Surréalisme offert par le Jeu de paume avec ses «Promenades parisiennes», et vingt ans après «Explosante fixe», la rétrospective de Rosalind Krauss, cette ambitieuse exposition a aussi le mérite de proposer un parcours thématique pertinent et exigeant.

Le visiteur qui entre dans l’exposition voit tout d’abord sa propre image fragmentée et happée par un dispositif de miroirs déformants. Cette entrée en «image» renvoie à deux idées centrales du Surréalisme.
D’une part, la volonté de dissoudre les identités, jusqu’à faire disparaître l’ego pour s’ouvrir aux puissances du «rêves», de l’étrange(r) et du collectif. On retrouvera ce thème notamment dans la photo culte de Man Ray Exploxante-fixe (1934) qui accompagnait le texte d’André Breton «La beauté sera convulsive» publié dans le n° 5 de la revue Minotaure. Car, pour les surréalistes, l’image, loin d’être autonome, se voit intégrée dans des livres, des revues, des tracts, des affiches ou des journaux.
C’est une qualité de cette exposition d’associer aux photos exposées des commentaires précis ou des écrits d’époque. La photo surréaliste apparaît comme inséparable d’un réseau de productions textuelles, plastiques, et poétiques. Les œuvres sont pertinemment replacées dans leur contexte, ce qui permet d’apprécier la métamorphose du réel qu’elles opèrent.

L’autre idée qui émerge au cours de la visite, c’est le désir des surréalistes, commun à nombre d’avant-gardes du début du XX° siècle, de jouer sur la représentation même des formes corporelles. L’exposition montre bien la diversité des usages surréalistes de la photographie pour opérer cela.
La série Distorsions du photographe hongrois André Kertétsz est à cet égard exemplaire: les jambes d’une femme sur un canapé s’allongent dans un épanchement semblable aux figures de Dali ou de certains Bacon.

La scénographie des miroirs brisés suggère aussi l’association d’un imaginaire cinématographique futur (Wells, Ophuls, etc.) qui annonce d’ailleurs une partie de l’exposition. Celle-ci propose, en effet, également une série de films et de courts-métrages réalisés par Luis Buñuel, Man Ray ou Germaine Dulac.

Enfin, ces miroirs évoquent également ce «labyrinthe de cristal» qu’André Breton prend, dans son «Introduction au discours sur le peu de réalité», comme la métaphore d’un art capable de nouer de nouvelles liaisons avec le romantisme ou avec la jeune psychanalyse.
Ce «labyrinthe de cristal», qui fait une allusion au Palais de glaces des fêtes foraines, rappelle que les surréalistes ne se sont jamais départis d’une certaine fascination pour la culture populaire, dans ses aspects les plus kitch (les décors de carton-pâte des photographes forains), triviaux, et parfois marchands (pornographie, vitrines, enseignes, réclames, etc.).

L’exposition se termine d’ailleurs (trop rapidement) par la section «Du bon usage du Surréalisme», qui traite de la récupération partielle du Surréalisme par la publicité, du retournement du merveilleux dans le prosaïque: une marque de déodorant ou une laque pour les cheveux !

Auparavant, et tout au long de son parcours, le visiteur aura été invité à passer «de l’autre côté du miroir», pour explorer cet inconscient du regard où les identités vacillent, pour expérimenter comment le Surréalisme a poursuivi ce programme du Romantisme allemand de rendre étrange le familier, notamment au moyen de la technique photographique et des pratiques esthétiques radicalement nouvelles.

Comment arracher la photographie à son usage mimétique, et comment faire le vide dans nos regards. La notion de «subversion des images» apparaît comme une subversion «de» la photographie libérée de sa fonction mimétique, et comme une subversion «par» la photographie de notre manière de voir. Ce programme est exprimé par cette phrase de Breton placée en exergue: «Changer la vue, cet espoir qui peut paraître insensé, n’en aura pas moins été l’un des grands mobiles de l’activité surréaliste».

L’exposition est conçue à partir des différentes techniques que les surréalistes ont inventées pour défaire la vision — dévoir au risque, parfois, de décevoir. De forme d’ovale, comme celle d’un œil dans lequel le visiteur serait invité à se perdre pour mieux explorer notre vision intérieure, le dispositif est donc structuré autour de neuf espaces consacrés aux différents usages de la photographie: emprunt, détournement, jeu, collection, montage, collage, trafic, trucage, etc.
Le premier thème, «L’action collective», retrace une histoire du groupe en images et met en lumière l’importance du collectif chez les surréalistes.
Dans la deuxième salle, «Le théâtre sans raison» propose des mises en scène souvent parodiques, érotiques ou grinçantes qui annoncent, (notamment avec les surprenantes apparitions d’Antonin Artaud), les futures expérimentations théâtrales (Théâtre de la cruauté, performances).

La troisième partie, «Le réel, le fortuit, le merveilleux» présente des clichés de scènes de rues, des vues de vitrines et du quotidien: la ville devient pour le photographe surréaliste le lieu privilégié du surgissement d’un merveilleux moderne. L’«inquiétante étrangeté» s’insinue à la faveur d’une rencontre hasardeuse dans les clichés célèbres du Paris nocturne de Brassaï ; mais aussi dans la plus surprenante série de photos des abattoirs de la Villette de 1929 d’Eli Lothar.

Dans la quatrième salle — «La table de montage» — sont exposés des photomontages et photocollages. Myriades d’images, constellations d’icônes, rencontres fortuites ou non, le collage-montage est présenté comme une activité de déconstruction du réel, jouant sur la collision des formes et des sens.

La salle cinq, «Le modèle intérieur» est évoqué sous la forme de rêves et de phantasmes exprimés par des effets expérimentaux ou encore par des mises en scène. Le Surréalisme a cherché à traduire en images certains types d’expérimentations comme le mediumnisme, l’hypnose ou la psychanalyse.

La salle six, «Pulsion scopique», est une véritable «Histoire de l’œil», un témoigne de ce désir de voir: du scientifique au pornographique. L’usage du gros plan propose les photos les plus ragoutantes de l’exposition !

La salle sept concerne la notion centrale de «L’Écriture automatique». Elle illustre parfaitement cette «esthétique du choc» dont parlera Walter Benjamin. Le hasard des accidents chimiques, les alliances fortuites, les associations réfléchies, les effets de montage, l’instantanéité, etc., la photographie automatique s’inscrit dans la recherche perpétuelle du renouvellement de l’inspiration par une mobilisation de la surprise.

«Anatomie de l’image», l’avant-dernière salle, montre les diverses techniques de déformation de la représentation photographique du corps humain: surimpressions, solarisation, déformations visuelles, jeux sur la chimie de l’image, etc.

Enfin, la dernière salle nous prépare à revenir dans notre monde en décrivant quelques unes des applications du Surréalisme dans la publicité.
On peut ressortir du Centre Pompidou, et remonter vers le trou des Halles — dans ce «peu de réalité» du look, des pubs et de la mode —, comme après un beau rêve.

critique

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