ÉDITOS

La «nouvelle république culturelle» de Ségolène Royal

PAndré Rouillé

La candidate socialiste à la présidence de la République a, en matière de culture, fort mal engagé sa campagne. Pas plus mal, il est vrai, que ses deux principaux compétiteurs, Nicolas Sarkozy et François Bayrou. Mais l’indigente généralité de ses propositions n’était en fait que le reflet du Projet socialiste qui semblait avoir bizarrement troqué un quart de siècle de bonne intelligence avec le monde de l’art et de la culture contre le vide abyssal de propositions sans relief ni dynamique.
Heureusement, l’interview accordée le 13 mars par Ségolène Royale aux Inrockuptibles marque une rupture nette et affirme une réelle ambition qui ringardise irrémédiablement ses concurrents

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Pour Nicolas Sarkozy, la culture apparaît très fortement comme un instrument d’ancrage idéologique dans les valeurs traditionnelles du passé et dans l’univers élitiste de «l’excellence». Ce qui se traduit par une nette priorité accordée au patrimoine — loin devant l’enseignement artistique et la création. S’il affirme vouloir «faire de l’enseignement artistique la clé de la démocratisation de la culture», Nicolas Sarkozy prend bien soin de limiter celle-ci aux fameuses «grandes œuvres de l’esprit». Cette conception de la culture des «grandes œuvres», en écho à la très archaï;que histoire des «grands hommes», est une conception réactionnaire — au sens strict de polarisée vers le passé — qui vient colorer l’enseignement artistique et la démocratisation de bien idéologiques desseins.

Pour François Bayrou, la culture est l’occasion de situer la «crise de la société française» dans une supposée «séparation entre le monde culturel et la nation», dans l’emprise paralysante des «initiés», des «réseaux» ossifiés de spécialistes, et des intérêts corporatistes des «professionnels». Discours assez simple pour être populaire, mais pas assez juste pour éviter le populisme : autant il est vrai que la culture souffre du poids des réseaux de pouvoir, autant il est réducteur, démagogique et trompeur d’affirmer que «notre problème aujourd’hui, c’est que la culture parle trop souvent exclusivement aux ‘cultureux’».
Ce vocable méprisant et plus qu’indélicat trahit une piètre considération du monde de la culture. Mais il révèle surtout une grave erreur de diagnostic: le problème majeur dont souffre aujourd’hui la culture est celui de sa paupérisation, c’est-à-dire de sa fragilité croissante face à la marchandisation généralisée du monde.

Dans son interview aux Inrockuptibles, Ségolène Royal adopte sur plusieurs points majeurs une posture radicalement différente de celle de ses deux adversaires. Sa vision de la culture est profondément ancrée dans l’actualité vivante, et ouverte vers le futur, à l’opposé de l’accent mis sur la culture d’hier, ossifiée dans le patrimoine et les «grandes œuvres» (dites) intemporelles.
Alors que Sarkozy et Bayrou privilégient le mécénat, c’est-à-dire l’abandon au privé d’une partie de l’action culturelle et artistique de la nation, Ségolène Royale se prononce résolument pour la création d’un «véritable service public de la culture» doté d’une «puissance sans précédent, artistique, politique, institutionnelle et budgétaire».
Elle affirme vouloir inverser la place subalterne actuellement dévolue à la culture afin de la «placer au centre, et non plus à la marge, de la réflexion sur les sujets de société, au même titre que l’économique et le social». Et pour cela faire de la culture «une des [ses] priorités budgétaires».

Il s’agit-là de paroles, de perspectives et d’espoirs trop forts pour tolérer la moindre légèreté, pour ne pas être respectés en cas de victoire. Ses électeurs, une nouvelle fois déçus, le feraient payer très cher à la gauche ; et la France perdrait une nouvelle occasion de se redresser sur la scène internationale de la culture après de trop longues années de déclin.

On sait que Jacques Chirac a fait des promesses non tenues un mode de gouvernement; on sait que Nicolas Sarkozy est grand diseur, mais petit faiseur; on sait que les socialistes aux responsabilités pratiquent plus volontiers le clientélisme que la démocratie culturelle.
Cette «nouvelle république culturelle» qu’elle appelle de ses vœux, Ségolène Royal devra donc d’abord l’imposer à son propre camp, voire contre les pratiques, les résistances et les mauvaises habitudes des élus (y compris municipaux…) issus de son propre parti.
Plus que par morale politique, il s’agira de combler l’immense, et de plus en plus insupportable, fracture démocratique qui paralyse la vie sociale et entrave les initiatives.

Pour fonder cette «nouvelle république culturelle», Ségolène Royal tente de renouer les fils distendus de la gauche avec la culture. En se référant aux meilleures initiatives de Jack Lang (le prix unique du livre, ou le plan sur l’art à l’école démantelé par la droite), et en réaffirmant la consubstantialité de la gauche et de la culture dont l’évidence s’était estompée au fil des années : «La gauche ne peut pas se penser sans la culture, ne doit jamais cesser de parler culture, de penser la culture, de vouloir la culture».

Au-delà des désaccords que l’on peut avoir avec Ségolène Royal, il faut admettre qu’elle est la seule présidentiable à présenter une analyse et un programme adaptés à la situation de l’art et de la culture contemporains. La seule à ne pas voir le présent avec les yeux du passé. Car un quart de siècle après les grandes initiatives de Jack Lang, qui cristallisent encore haine et réprobation d’une confrérie hétéroclite de traditionalistes, les enjeux d’une politique de la culture ont radicalement changé. De nouveaux défis et de nouveaux clivages sont apparus.

La «révolution numérique», en particulier internet, a considérablement accru la possibilité d’accès aux œuvres, sans accroître d’autant la démocratisation de la culture, car l’accessibilité illimitée ne s’est pas automatiquement traduite par une meilleure compréhension et par des choix plus éclairés. Entre superficialité et accessibilité, la médiaculture ne cesse en outre de bousculer la traditionnelle opposition entre «culture populaire» et «culture élitaire» à laquelle Bayrou et Sarkozy restent obstinément attachés, enfermés dans une vision obsolète de la culture d’aujourd’hui.
Face à l’ampleur de ces défis et enjeux, qui touchent à rien moins qu’à l’avenir et au rayonnement de la culture française dans le monde, Ségolène Royal propose qu’«un large débat soit lancé dans tout le pays sur l’économie de la culture à l’ère numérique, pour refonder le pacte social entre la nation et ses artistes». Cela sans diaboliser l’«outil numérique» considéré comme un «véritable espace de création intellectuelle, d’échange de savoirs et de compréhension du monde».

Un autre tabou est pris à bras-le-corps par Ségolène Royal : celui de l’économie, du financement et de l’emploi de la culture. Tabou que Jack Lang et les gouvernements socialistes n’ont pas su lever, et face auquel leur dogmatisme libéral laisse Sarkozy et Bayrou démunis.
Alors que la culture se meurt en France de sa paupérisation endémique ; alors que les actions et les projets viennent buter contre cette longue litanie de l’impuissance entonnée par des responsables résignés sur l’air de «C’est impossible», «On n’a pas d’argent», etc. ; alors que l’emploi dans la culture est scandaleusement condamné à la précarité et au bénévolat ; alors que l’UMP (Sarkozy) et l’UDF (Bayrou) ont, la main dans la main, par une réaction imbécile, dramatiquement ébranlé tout le secteur associatif en supprimant les emplois jeunes ; alors que l’économie de l’art et de la culture est en crise profonde, Ségolène Royal s’engage clairement à «défendre les emplois culturels», et affirme son intention de «faire de la culture l’un des moteurs de l’innovation économique».
Cette position irrecevable par les adeptes du libéralisme exacerbé sort la culture du ghetto des collectionneurs-spéculateurs et du divertissement pour en faire une véritable force économique, peut-être même l’une des principales forces de l’économie de l’immatériel et de l’intelligence qui est en train d’advenir.

Une posture semblable se retrouve sur les grandes questions. Une «vraie révolution» s’impose pour que «la culture fasse une entrée massive à l’école». L’exception culturelle n’est qu’une incantation si on ne l’accompagne pas de «droits spéciaux, de financements spécifiques, de dispositifs particuliers». L’information doit être libérée du pouvoir des monopoles financiers, etc.

Autrement dit, le programme et la posture de Ségolène Royal sont sans conteste les plus en phase avec la situation de la culture contemporaine, les plus à même de lui conférer sa nouvelle place dans la société, et d’affronter la crise profonde que traverse la culture française.
Mais des engagements aux actions réelles, des mots aux choses, on sait trop bien que le chemin est sinueux et escarpé, et que les élus ont la mémoire courte. Fussent-ils de gauche!

Son programme, Ségolène Royal ne pourra pas le mettre en œuvre sans un profond renouvellement démocratique, sans un respect scrupuleux de la parole donnée, sans un changement des mœurs politiques, sans la mise en œuvre en matière de culture de ses fameuses pratiques «participatives». La «nouvelle république culturelle» sera donc démocratique, ou ne sera pas.

André Rouillé.

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Baptiste Ferrier, Babylone, 2005. Vidéo. 12 mn 20. Crédits:Baptiste Ferrier, Xavier Mesme, Krsto, Galerie Eric Mircher.

Lire
— Les citations des propos de Nicolas Sarkozy et de François Bayrou sont parus dans le dossier «Présidentielle» de Télérama, 24 fév. 2007.
Interview de Ségolène Royal dans Les Inrockuptibles, 13 mars 2007