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La Maison des artistes roule pour Sarkozy

PAndré Rouillé
@12 Jan 2008

Ouf ! le pire a été évité. La France a heureusement réussi à conjurer le spectre du dernier scrutin présidentiel en éliminant sèchement le parti de la honte, au prix d’un immense laminage des candidats situés aux extrémités de l’éventail politique.
L’élan et la détermination, qui se sont manifestés par un fort taux de participation, semblent être beaucoup plus qu’une simple réaction de défense : l’amorce d’un tournant, le début d’un déplacement des lignes de l’action et de la pensée politiques. Le paysage est en train de bouger à la faveur d’une recomposition des alliances: Ségolène Royal tente, au grand dam de certains caciques de son parti, de redessiner la carte politique française par un rapprochement avec le centre fraîchement tracé par François Bayrou

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En quelques jours, Nicolas Sarkozy est ainsi passé de la situation de presque vainqueur à celle de spectateur immobile et irrité d’une dynamique qui le dépasse, le menace et le marginalise.

Au-delà des programmes, au-delà des promesses, au-delà des oppositions idéologiques, les deux candidats à la magistrature suprême s’opposent par leur régime discursif. La machine à paroles bien huilée de Nicolas Sarkozy a réponse à tout. Aux maux de la société française, elle oppose automatiquement des mots. Des paroles-placebos pour cautériser les bobos des Français. En substance : «J’ai beaucoup réfléchi, j’ai les solutions dont la France a besoin, laissez-moi faire, je m’occupe de votre avenir».
La grande faiblesse de Nicolas Sarkozy pourrait bien résider dans son immense illusion de détenir les (seules) bonnes solutions pour la France, à un moment où les Français doutent de la parole politique après tant d’années de promesses non tenues — notamment par Nicolas Sarkozy lui-même.

Ségolène Royal adopte une posture opposée : celle qui cherche, à l’écoute des Français et avec eux (ce sont les débats participatifs), des procédures et pratiques nouvelles, des manières d’aborder les situations de demain ; celle qui consiste à inventer d’autres façons de faire et de poser les problèmes au lieu de donner l’illusion de détenir les solutions.
Même si les compromis risquent d’être coûteux, et à terme dangereux, Ségolène Royal s’inscrit dans un nouveau modèle de pouvoir : libéré de la polarisation gauche-droite, plus horizontal, plus prospectif. A l’opposé du pouvoir à l’ancienne auquel se réfère Nicolas Sarkozy : personnel, vertical, camp contre camp, et prisonnier des traditions les plus éculées.

Si l’on doute encore du caractère passéiste des conceptions de Nicolas Sarkozy en matière d’art, il suffit pour s’en convaincre de visionner la vidéo Etre artiste aujourd’hui que fait amplement circuler sarkozy.fr. Dans une table ronde, trois membres de la Maison des artistes, en particulier le président Rémy Aron, ne ménagent pas leur soutien à Nicolas Sarkozy. (Les propos ne sont certes pas ceux de Nicolas Sarkozy lui-même, mais la vidéo est réalisée, diffusée et avalisée par son équipe de campagne).

Selon Rémy Aron, la Maison des artistes «rassemble tous les artistes professionnels» dont elle gère le régime de sécurité sociale. «Tous» les artistes, sans doute pas ; des artistes «professionnels», assurément. Le terme «professionnel», lourd d’orientations idéologiques, sert le pivot au discours et à l’action de la Maison des artistes.

Les artistes «professionnels» sont d’abord des artistes exaspérés contre la politique culturelle qui, depuis vingt-cinq ans, «ignore 99% d’entre eux» ; contre le «conformisme institutionnel» des Frac et des Drac qui les exclut et les méprise, qui ne soutient qu’une seule école (l’art conceptuel), et qui nuit à la diversité culturelle.
Cette longue litanie contre les Drac et les Frac, est une condamnation aussi directe qu’injustifiée de la politique culturelle suivie par Jack Lang. Politique accusée d’élitisme pour avoir pris comme axe un «tout petit segment de la création», et face à laquelle il importe de «remettre l’artiste au centre», sur le modèle de «l’ordre des médecins qui est dirigé par des médecins».

Le professionnalisme et la dénonciation de la politique culturelle socialiste s’adossent au très passéiste souhait de «retrouver les principes fondateurs d’autrefois» exprimé par des références explicites au compagnonnage, par la nostalgie du temps béni du Moyen âge et de la Renaissance. A l’aube du XXIe siècle, les responsables de la Maison des artistes font campagne pour Nicolas Sarkozy avec le désir qu’«aujourd’hui, il faut que l’on recommence»… le Moyen Age.

Dans cette direction, Nicolas Sarkozy aurait le mérite de remettre à l’ordre du jour les «notions formidables de beauté, d’harmonie, d’unité, d’idéal». Pour Rémy Aron, «introduire la beauté dans le discours politique, c’est nouveau».

Le drapeau du professionnalisme en art trace de fait quatre grandes directions esthétiques et politiques antimodernes. Il équivaut d’abord à une dénonciation systématique de l’époque moderne, de Marcel Duchamp à l’art conceptuel, et sert à justifier la restauration de «l’apprentissage», du rôle de la main et de la place du dessin dans l’art.
L’affirmation du professionnalisme et du retour aux vertus artistique de la main consiste également à rapporter l’art dans le monde d’avant la photographie : «Avant l’invention de la photographie, se risque à théoriser Rémy Aron, toutes les images étaient faites par des professionnels qui avaient appris à dessiner. La photographie est responsable de rien, simplement de la faculté qu’elle donne de produire des images qui ne sont pas faites par des professionnels”
Enfin, le professionnalisme est porteur d’une exigence suprême qui dépasse de beaucoup l’esthétique : celle d’une maîtrise de la «hiérarchie des valeurs, de l’ordre des valeurs, de la réorganisation des valeurs», du clair au foncé. Faute de quoi, «c’est l’égalité, et les égalités, c’est l’ennui».

Tout cela ponctué par cette éloquente affirmation: «Un artiste n’est ni de gauche, ni de droite, il est libre !» Précision nécessaire…

André Rouillé.

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Patrick Tosani, Les Chaussures de Lait III, 2002. Photo couleur c-print. 92 x 120 cm. Courtesy galerie Claudine Papillon, Paris

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Focus. Etre artiste aujourd’hui. Sarkozy.fr

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