DANSE | CRITIQUE

La jeune fille et la mort

PCaillou
@27 Avr 2012

En mars a eu lieu à Paris l’un des événements dansés de cette saison: la nouvelle création de Thomas Lebrun récemment nommé au CCN de Tours. Après La constellation consternée, du bon était à prévoir. En prenant la forme d’une anthologie, La jeune fille et la mort recueille et expose l’univers du chorégraphe.

Il faut avant tout déplorer que le Théâtre National de Chaillot n’a pas donné toute la place nécessaire à une œuvre d’un tel acabit. La salle Gémier offre une visibilité difficile, diminue l’espace de danse, camoufle les musiciens. La jeune fille et la mort de Thomas Lebrun n’en reste pas moins un travail épatant.

On savait que la distribution était prometteuse. On savait également depuis longtemps que cette nouvelle création serait pleine de romantisme, avec la musique éponyme de Schubert, musiciens en scène. On se demandait comment le quatuor à cordes et le lied s’assembleraient: le second est inséré entre le deuxième et le troisième mouvement du premier.

La jeune fille: il y en a une, et pour qui voudrait rapprocher l’action du titre il est évidemment possible d’y voir l’incarnation de Perséphone. Ce que nous savons certainement, le programme de salle l’annonce, c’est qu’Anne-Sophie Lancelin fait figure de jeune fille dans la mythologie personnelle de Thomas Lebrun.
Cela importe. Nous assistons à une théogonie.

«Ombres anciennes et vénérables qui survolent la nuit ce lac, endormez-nous et faites que nous rêvions de ce qui arrivera dans deux cent mille ans.»1
Les fantômes comme révélateur des aspirations du metteur en scène, voici la façon romantique dont procède La jeune fille et la mort. Nous sommes introduits dans le panthéon intime du chorégraphe; dans ce temple les dieux opèrent la démonstration de ce que la danse peut être. Gestes hiératiques, rituels propitiatoires et processions infinies rythment la chorégraphie et si Thomas Lebrun convoque tour à tour chaque récit infernal de la mythologie antique ça n’est que pour mieux extraire l’essence des danseurs, les exprimer. Alors les interprètes circulent d’un personnage à l’autre, et le monde souterrain des Grecs devient un mobile.

Nous voyons Raphaël Cottin, Anthony Cazaux et Christian Ubl déroulant à la façon des Moires le fil de leurs gestes répétés. Il y a Psychée — l’âme universelle — à la beauté éclatante, seule jeune fille mortelle à entrer de plein gré aux Enfers. Corinne Lopez, Christine Gérard et Odile Azagury apparaissent en Erynies, inexorables mais justes, mais bienveillantes, car la danse qu’elles réalisent est ainsi: sans concession ni pitié.
Il y a l’obole dans la bouche et la traversée de l’Achéron par le nocher Charon.
Ce passage d’une rive à l’autre c’est la transmission d’une expérience entre deux générations de danseurs.
Cette danse n’est pas une histoire de mort mais bien de perpétuation du vivant.

Quelle mémoire, quels oublis?
Que retenir de ceux qui nous précèdent?
De quoi ne faut-il pas se départir?
C’est au bout du compte la question de la nécessité dans la danse qui se pose.
Et, à la manière de l’enseignement des philosophes antiques, tout invite à mettre en pratique ses facultés de discernement et de raisonnement.
La jeune fille et la mort prend la forme d’une leçon.
C’est une œuvre magistrale.
Apprenons.

1. Anton Tchekhov, La Mouette