ÉDITOS

La culture pour une économie durable

PAndré Rouillé
@07 Jan 2010

Les musées, les bibliothèques, les centres d’art et tous les acteurs de l’art et de la culture ressentent de plus en plus durement les effets d’une politique aberrante qui est en train de saper cyniquement l’un des domaines les plus forts de la singularité, du rayonnement, de l’unité et de… l’économie du pays.
L’action publique de la culture est aujourd’hui la cible d’une attaque frontale avec la mise en action de la trop fameuse RGPP (Révision générale des politiques publiques). Arme hautement idéologique

Les musées, les bibliothèques, les centres d’art et tous les acteurs de l’art et de la culture ressentent de plus en plus durement les effets d’une politique aberrante qui est en train de saper cyniquement l’un des domaines les plus forts de la singularité, du rayonnement, de l’unité et de… l’économie du pays.
L’action publique de la culture est aujourd’hui la cible d’une attaque frontale avec la mise en action de la trop fameuse RGPP (Révision générale des politiques publiques). Arme hautement idéologique dont l’une des principales dispositions consiste à ne pas remplacer un fonctionnaire sur deux partant à la retraite, la RGPP est l’instrument d’une privatisation massive et aveugle de la culture, de sa soumission aux lois, protocoles et intérêts de l’industrie culturelle.

Les temps sont loin où prévalait l’idée d’une exception culturelle et artistique, où il était largement admis que les lois du marché, du chiffre et du profit devaient épargner la culture et l’art. L’époque est bien révolue où Jack Lang (devenu depuis politiquement si conciliant) défendait avec force et conviction que le livre n’est pas une marchandise comme les autres, et qu’il mérite tous les égards de la collectivité.
Depuis lors, une véritable hystérie anti-services publics contribue à exonérer l’État de sa mission séculaire et salutaire d’encourager la création dans les différents domaines de la culture, de stimuler la recherche fondamentale dans les branches les plus dynamiques de la science, et d’élever l’école et l’université aux plus hauts niveaux de qualité et d’excellence.
Ce désengagement programmé et généralisé de l’État sous couvert de «modernisation» hypothèque gravement la préparation de l’avenir au profit d’une frénésie du présent, d’une obsession du court terme. Or l’État assume la tâche fondamentale d’inscrire le présent de la nation dans une continuité entre le passé et le futur. Quand l’État est faible, le passé s’estompe et le futur vacille, l’avenir absente.

Face à la brutalité et la gravité des attaques contre le service public de la culture, les réactions se multiplient. Les récentes grèves des musées, en particulier du Centre Pompidou, en sont des exemples.
La pétition «La culture en danger» (19 déc. 2009) lancée par des artistes, auteurs, acteurs culturels, citoyens, élus de Seine-Saint-Denis est un autre signe d’une résistance qui prend forme. Il s’agit d’organiser la riposte des citoyens «à tous les niveaux de collectivités territoriales» au nom de valeurs qui sont, en peu d’années, dramatiquement devenues presque exotiques, comme issues d’un autre monde et d’une autre époque: l’«équilibre démocratique», la «dynamique d’innovation», l’«émancipation citoyenne», et le «bien vivre ensemble».

Cette pétition agite le spectre d’un pays dont les territoires risquent d’être réduits à l’état de désert artistique et culturel; le spectre d’une irrémédiable déchirure du fragile «maillage culturel français» hérité d’un quart de siècle de régionalisation; le spectre d’un pays ouvert au vent mauvais et ravageur des industries culturelles plus préoccupées de profit que de culture. C’est aussi une froide politique de planification de la précarité, de suppression d’emplois, et de destruction du service public de la culture qui est une nouvelle fois, et avec raison, fustigée.

Un élément strictement économique peut illustrer encore l’imbécillité de l’actuelle politique de la culture. Il est en effet apparu de façon éclatante en 2003, à l’occasion des annulations de festivals lors de la grande grève des intermittents du spectacle, que la déchirure du «maillage culturel» provoquait de graves et rapides accrocs dans le tissu économique régional, en particulier dans l’industrie du tourisme.
A l’inverse, les importants investissements consentis en faveur du Musée Guggenheim de Bilbao ont directement contribué à dynamiser toute l’économie du Pays basque espagnol, et à rendre la province attractive internationalement.

Les dirigeants de la France, aveuglés par leurs petites tactiques du moment, ne voient pas que l’actuelle mondialisation est en train de conférer à la culture un poids et une force économique majeure.

La mondialisation, qui s’accompagne d’un vaste échange planétaire des savoirs et savoir-faire, d’une uniformisation croissante des compétences, et d’un partage grandissant des capacités de production, est en train, en quelque sorte, de lisser le monde, d’abolir les singularités, et de dissoudre les anciens pôles d’excellence, notamment dans le domaine industriel.
Récemment encore avéré, le partage entre la conception, localisée dans les pays occidentaux les plus développés, et l’exécution, transférée dans les pays émergents, est en train de voler en éclat. Les exécutants deviennent à grands pas d’excellents concepteurs, et de redoutables concurrents commerciaux.

C’est ainsi que l’émirat d’Abou Dhabi vient de retenir un consortium coréen pour construire quatre centrales nucléaires plutôt que le consortium français constitué d’Areva, Suez, Total et EDF. «De quelque côté que l’on se tourne — nucléaire, télécoms, TGV, espace, etc. —, les piliers de ce qui a fait le succès industriel de la France se fissurent ou ont perdu l’avance technologique qui faisait auparavant leur force», commente Le Monde du 28 décembre.

Il est à craindre que la France (et d’autres pays comparables) ait encore à subir de semblables revers industriels. Parce que sa force symbolique est en déclin, et qu’il est de moins en moins prestigieux d’acquérir des produits français. Parce que, également, l’industrie — exécution et conception — est en train de passer du côté des pays émergents. Ce transfert, qui est certes favorisé par des conditions sociales de production à faible coût, est plus fondamentalement rendu possible par la relative facilité d’acquisition et de transmission des savoirs et savoir-faire industriels, comparativement à ceux de l’art, de la culture, ou de la science fondamentale. Savoirs et savoir-faire immatériels de ladite «société de l’intelligence» propre au siècle qui vient.

Autrement dit, si la France peut occuper encore une place dans le monde qui s’édifie aujourd’hui à grands pas, si elle peut encore espérer se faire entendre dans le concert des nations, ce n’est pas en s’arc-boutant sur les privilèges des nantis et des oligarchies de l’ancien monde, c’est au contraire en prenant résolument le parti de la création, de l’intelligence, de la pensée, de l’invention. L’énergie des temps à venir.

La grande chance de la France réside dans la richesse de son patrimoine de pensée, de culture, de valeurs, dans le fait d’avoir longtemps incarné «la liberté, l’égalité, la fraternité», aujourd’hui si nécessaires et si menacées. Sa singularité et son avenir se situent dans cet édifice immatériel élevé au fil du temps par des artistes, écrivains, philosophes, savants, chercheurs, penseurs et hommes d’action visionnaires.

Si l’intelligence et le talent sont des atouts inaliénables — on s’empare d’un procédé industriel, pas du talent d’un artiste ni de la pensée d’un philosophe —, ils sont très fragiles, longs à émerger, toujours rares et improbables.

Or, la grande souffrance aujourd’hui en France est d’assister chaque jour, mesure après mesure, à la mise à mal de ces atouts précieux par un pouvoir politique qui, par intérêt, idéologie et cécité, sacrifie l’avenir.

André Rouillé.

Consulter
La culture en danger
http://www.paris-art.com/echos/La%20culture%20en%20danger/923.html

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