DANSE | CRITIQUE

La Coupe Bruce

PSmaranda Olcèse-Trifan
@22 Mar 2012

Dans le Théâtre caché imaginé par Gisèle Vienne et Dennis Cooper à l’heure de Teenage Hallucination, carte blanche qui leur est accordée par le Nouveau festival du Centre Pompidou, dans le lieu même où, quelques jours auparavant, les représentations de Jerk jetaient l’effroi et le malaise dans l’assistance néanmoins subjuguée, une bande joyeuse et colorée met le feu aux poudres lors de La coupe Bruce.

Pour démultiplier la force de frappe de leur action, irrévérencieuse et subversive, les deux protagonistes, Jonathan Capdevielle et Marlène Saldana, se sont entourés de comparses à leur mesure. Leur énergie foutraque est à peine contenue par les règles agonistiques d’une confrontation qui n’est pas sans rappeler les émissions télévisées des années 80 comme Inter-villes. Vincent Thomasset, dans le rôle de l’arbitre, a du mal à retenir les ardeurs des deux camps opposés.
La coupe Bruce porte bien son nom.
Au premier abord, son esthétique emprunte les codes de la culture populaire et du divertissement de masse: jingles, caucus, formats imposés, pénalités et applaudimètre. Comme dans un jeu télévisé avec de la figuration dans les gradins, le public est partie prenante du dispositif. Ses réactions sanctionnent les performances des deux équipes. Leurs contrepèteries trouvent ainsi une réception immédiate et un écho direct.

La culture élitiste est prise à partie, renvoyée avec méthode au sens commun et à ses poncifs qui relèvent de la médiocrité environnante et généralisée. Tout y passe: Bob Wilson se mêle à un épisode de Plus Belle la Vie, Claude Régy, lors d’une improvisation libre sur le thème du silence et de l’immobilité, est mis en scène par des artistes animaliers dans une ferme où Jonathan Capdevielle joue la vache vedette, Catherine Robbe-Grillet revisite le faux suspens de la suite 2608 du Sofitel de New York, la fin du monde est déclinée dans le cinéma historique, d’auteur et d’anticipation, Jérôme Bel est convié à deux reprises (hasard du tirage au sort?), une première fois en duplex de Zurich et une seconde au cœur d’un festnoz breton dans une improvisation qui repose sur la contrainte du doublage.

Le rire est décapant, impertinent mais n’est jamais mesquin. Ce n’est pas un rire confondant et convenu que suscitent les propositions des performeurs. Il y va d’un excès libérateur. L’humour graveleux, trash, la nudité se sont certes banalisés dans les productions des industries culturelles. Ici les traits sont grossis à l’extrême, au delà des limites communément acceptées, dans un dérapage transgressif complètement assumé.
De ce fait même les normes éclatent, une véritable remise en question est à l’œuvre. La performance des six comédiens déchainés se revendique d’un art de la foire et du carnaval. Cette inversion circonscrite des hiérarchies fonctionne comme un appel d’air, malgré la teinte sulfureuse et provocatrice que prennent certaines épreuves.
La force primaire de ce geste scénique, loin d’être mise à mal dans des moments ouvertement minés par l’incertitude et la fragilité, est décuplée par ces dernières. Les spectateurs assistent à une performance en train de se faire. Les comédiens ne cachent pas les instants où l’improvisation a du mal à démarrer. Ils nous permettent de saisir des idées délurées en train d’éclore, et de les voir chercher à tâtons et sans filet, se soutenir, se tendre des perches, surenchérir. Le seul regret est que les formats sont parfois trop courts pour qu’ils puissent entièrement s’y déployer.

La coupe Bruce
est un épisode exubérant de lutte active contre une certaine sclérose du monde du spectacle vivant, une piqure acidulée qui réveille avant tout le plaisir de jouer avec les normes, les formats, les attentes.