ART | CRITIQUE

Katharina Grosse

PIsabelle Soubaigné
@12 Jan 2008

Avec Constructions à cru, intervention in-situ, Katharina Grosse investit la grande nef du Palais de Tokyo en transformant les murs en une gigantesque peinture abstraite. On est invité à pénétrer au cœur de l’œuvre pour en éprouver directement toute la matérialité. Expérience totale, parcours vécu de l’intérieur: l’artiste qui nous confronte à une nouvelle physionomie de l’espace.

C’est la couleur qui nous accueille. Elle semble s’avancer vers nous pour nous attirer vers l’environnement qu’elle détermine. La planéité du sol maculé laisse bientôt la place aux reliefs accidentés de plusieurs mètres cube de terre et de débris naturels : pignes de pins, branches et feuilles d’arbres…

Le paysage recréé prend des allures artificielles sous les teintes vertes, jaunes et violacées qui se mélangent. Happé par la lumière, notre regard se perd au loin dans l’ouverture désertique de l’espace qui s’offre à nous. Les murs sont recouverts de larges surfaces diaphanes qui se mêlent les unes aux autres. Ces projections de peinture industrielle vaporisées au pistolet ne sont pas pour autant dénuées d’un certain lyrisme. Les traces de l’artiste sont présentes et la vigueur mise à l’exécution de cette immense « fresque » est inscrite sur les parois de la galerie.

Les tâches et les éclaboussures sont conservées comme les vestiges d’un acte passé. Secrets de fabrication, indices nous ramenant à l’essence même de la technique utilisée. Synthèse de diverses expressions artistiques : la peinture de chevalet est abandonnée au profit d’un langage plus radical.

Katharina Grosse va plus loin. Elle privilégie alors un format qui s’étend au volume de l’endroit qu’elle choisit. Elle opte pour la démesure, le sans-limite et prend ainsi de la distance avec le support. Son travail se répand et complique son appréhension globale au premier coup d’œil. Il se rapproche alors de nombreuses tentatives d’explorations vécues au préalable par d’autres? N’aurait-elle pas pu déclarer à la place de Kandinsky : « J’ai cherché pendant des années la possibilité de permettre au spectateur de déambuler dans la peinture, le forçant à s’oublier lui-même et à se perdre dans le tableau » ? (Paul Overy, Kandinsky, The Language of the Eye, Londres, P. Elek, 1969, p. 120).

Cependant, une toile est posée légèrement en retrait de la surface sur laquelle elle a été réalisée. Son contour est laissé en réserve comme une brèche saillante sur le walldrawing lisse et incurvé. Vide nécessaire : il ponctue, souligne et donne de la force à l’ensemble. L’image qui se déroulait sous nos yeux sans accroc, rencontre ici une interruption. Cette percée nous entraîne un instant dans un autre espace. Il reste indéterminé et sans profondeur. Retour au premier plan, à la surface du mur qui accroche la lumière et fait vibrer les aplats disposés tout autour. Magnificence de la couleur qui existe en tant que telle et qui devient l’unique sujet de l’observation.

La visite se poursuit. Deux toiles sont exposées au fond de la salle.
La première nous plonge dans les tourbillons d’une énergie créatrice contrainte par le format. Les traînées blanches et translucides qui la traversent violemment témoignent une fois encore de l’investissement d’un corps au travail. Le geste est large et l’amplitude déployée se prolonge de toute part.
La deuxième se compose de bandes de différentes couleurs qui s’entrecroisent. Cette trame qui encadre par endroit des empreintes de pas, accède à la verticalité alors qu’elle semble avoir été conçue à l’horizontale. Mise en tension supplémentaire, changement de point de vue implicite : Le lieu d’exposition, retourné, contourné et remodelé est envisagé sous toutes ses faces. Ce all-over habité par le passage de l’artiste laisse une fois encore émerger, çà et là, le support épargné par son intervention.

Respirations : Ces « manques » ne sont pas synonymes d’absences puisque ce sont eux qui révèlent les qualités plastiques des matériaux utilisés et l’ensemble de la composition. Ce tableau monumental, est « construit sans fondation », sur un terrain qui se livre tel qu’il est. Il n’est plus une simple surface à contempler de manière passive. Katharina Grosse nous convie à une exploration plus intimiste d’une substance éphémère en devenir.