ART | CRITIQUE

Jurassik Pork II

PIsabelle Soubaigné
@12 Jan 2008

L’installation d’Alain Séchas met en scène son « chat-sseur » Siegfried dans un univers mythologique. Une torche à la main on exploire une caverne aux murs recouverts d’une quarantaine de dessins où, sous l’humour, s’esquisse un portrait de l’artiste et une vision brute de notre condition humaine et de ses travers.

Comme une suite à la première version de son installation Jurassik Pork au Consortium de Dijon en 2001, Alain Séchas remet en scène son personnage Siegfried dans un nouvel univers mythologique. Dissimulée sous l’humour et la dérision, la visite de cet antre mystérieuse laisse entrevoir un portrait de l’artiste mais aussi une vision brute de notre condition humaine et de ses nombreux travers.

Après avoir saisi une des lampes mise à disposition à l’entrée de la salle, on écarte les lourds rideaux noirs et on entre. Une épaisse fumée à l’odeur âcre nous plonge dans une atmosphère étrange. Les faisceaux lumineux de chaque torche se déplacent au rythme des visiteurs. Deux « phares » aveuglants, indéterminés encore, tournoient lentement, suspendus dans l’espace.

Où sommes-nous ? Cette caverne aux murs recouverts d’une quarantaine de dessins s’offre à l’exploration. L’aventure du chat Siegfried commence à l’instant même où notre regard se pose sur le premier dessin.
Deux chemins se croisent. Le spectateur devient acteur de cette lecture tridimensionnelle. On avance dans la pièce, on scrute le moindre détail, la plus petite anecdote. L’animal armé de son arc nous guide à travers un paysage qui ne nous est pas inconnu. Ses faiblesses, ses fantasmes et ses pulsions ne sont autres qu’un miroir de nos propres défaillances.

Le « chat-sseur » aux flèches inoffensives nous confronte pas à pas à une recherche d’identité. Il épingle les clichés de notre quotidien et nous les donne à voir comme des images désuètes. La famille, le sexe, le rôle et notre rapport à l’art sont autant de sujets passés en revue par l’artiste.
Le parc du conte Zaroff traversé lors de notre parcours nous livre un catalogue d’œuvres classées dans une histoire très ancienne. La roue de bicyclette de Duchamp, la colonne de Brancusi, ou les dalles de Carl Andre sont caricaturées comme des figures d’un autre temps. Vestiges d’une ère disparue ou imaginaire ? Les repères spatio-temporels sont à redéfinir. Que va-t-il perdurer de notre époque ? Le Jurassique, marque d’un dépôt de couches calcaires, n’est-il pas ici le symbole d’une sédimentation sociale ? Nouvel ordre des choses, avènement de progrès décisifs pour notre civilisation. Et pourtant, rien se semble changer malgré le temps qui passe.

On décortique les vignettes de cette bande dessinée démesurée afin de comprendre. Pourquoi nous plonger entièrement dans une histoire que nous aurions pu lire confortablement installés dans un fauteuil ?
Alain Séchas nous convie à une expérience plus complexe. Explorateur contemporain, nous revenons sur les traces d’une quête passée mais toujours d’actualité. Recherche immuable de ce que nous sommes.
Tous nos sens sont sollicités. La vue fouille l’obscurité pour y trouver des réponses. L’odorat, le goût et le toucher, intimement liés ici s’imprègnent de la brume épaisse et cotonneuse suspendue dans la salle. Enfin l’ouïe est mise en tension par les tonalités sonores qui nous accompagnent.

L’Hermes de Salvatore Sciarrino qui résonne dans la pièce nous transporte petit à petit vers le dénouement. Faut-il y voir encore un clin d’œil ironique de l’artiste ? Messager, patron des voyageurs, mais aussi de l’activité commerciale, le dieu grec présent ici sous forme musicale semble se réincarner dans le personnage principal de l’histoire.
Siegfried et Artemiss se font face. Séparés par le cochon volant qui nous éblouissait tout à l’heure de ses narines lumineuses, les sculptures monumentales sortent de l’ombre. Le héros d’Alain Séchas qui évoque sans doute le drame lyrique de Wagner, L’Anneau de Nibelung, est le maître d’un trésor qu’il ne veut pas voir disparaître. Rescapé du piège dans lequel il s’est lui-même jeté, le chat est libéré des griffes de la déesse clémente, tout comme le visiteur qui peut sortir du brouillard artificiel dans lequel il avait été plongé.