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Julie Nioche

Nathalie Rias. Peux-tu nous présenter le projet Matter dans sa globalité ?
Julie Nioche. J’ai demandé à cinq femmes (rencontrées au cours de ma carrière) de participer à ce projet, parce qu’elles étaient toutes danseuses et chorégraphes dans leur propre pays. Si elles ont fait un passage en Europe pour apprendre la danse contemporaine (car cette formation n’existait pas forcément dans leur pays d’origine), elles ont décidé de revenir chez elles pour développer, justement, un lieu de danse, une compagnie ou un collectif. Et j’ai eu le désir d’en savoir plus sur ce qui les avaient amenées à faire ce choix professionnel. Quelles expériences ont été décisives ? Qu’est-ce qui a construit leurs corps ? Contre quoi luttent-elles et pour quelles raisons ? Parce qu’on peut voir les résistances dans un corps. L’engagement politique est très lié à une expérience corporelle, personnelle. C’est cet engagement physique au quotidien et cette volonté de construire un espace de création, au point d’en faire une communauté, que j’avais envie de vivre avec elles. Pour cela, j’ai partagé leur intimité. Nous sommes allées dans leur village, là où elles ont grandi… C’était très intéressant de comprendre l’influence du contexte de création sur la création elle-même, d’approcher les repères familiaux, culturels et historiques qu’elles avaient dû contourner pour poursuivre leur propre voie. Ces femmes ont réellement collaboré, dans un état d’esprit de soutien et de partage, ce qui est rare. Pour que ces pièces existent, elles ont combattu.

Comment traites-tu ces résistances que tu observes dans les corps ? Quel lien peut-on faire avec la robe, présente dans toutes les pièces de la série Matter ?

Julie Nioche. C’est un mystère, c’est le travail de chorégraphie… Il y a d’abord l’observation d’un corps en mouvement et après tu trouves l’état qui te parait juste pour exprimer cette fragilité dans sa puissance (le contexte de la robe qui se défait le permet). C’est une mise à nu, plus ou moins contrôlée, qui change tout le temps parce que la robe en papier ne se défait jamais de la même manière, l’eau non plus ne réagit pas toujours de la même façon. Dans cette pièce, on est dans une nécessité de réactivité permanente. La fragilité naît de cette danse que l’on ne connaît pas. C’est dans cette réactivité et cet inconnu qu’une personne se révèle. Si quelqu’un tombe dans la rue, la façon dont il tombe le dénude. Comment va-t-il se rattraper ? Il y a quelque chose qui se devine là, dans ces réactions presque incontrôlées. C’est pourquoi je travaille beaucoup la mise en espace des corps plutôt que le mouvement pour le mouvement. Dans un environnement restrictif (la robe), le corps est obligé de réagir par rapport à son savoir faire, sa défense naturelle apparaît, c’est ce qui m’intéresse.

Finalement, t’es-tu plus intéressée à ce qui est inscrit dans le corps de tes partenaires ou à leurs environnements ?
Julie Nioche. Il y a surtout le temps partagé avec la personne, un temps qui est en dehors du temps quotidien. C’est presqu’une résistance de croire en ces temps qui sont les à-côté du travail en studio, c’est de l’impalpable qui se retrouve, incorporé dans un projet, un corps. Ce que j’ai tissé avec ces gens c’est unique, c’est là, c’est du vécu. Une pièce comme Matter peut se réaliser parce qu’il y a ces liens qui se tissent dans les à-côtés. Partir au Japon pour rester seule dans un studio, je n’en vois pas l’intérêt. C’est dans le partage des expériences que j’ai pu toucher, à mon échelle, les différences de construction, de pressions, parce que c’est une femme chorégraphe, parce qu’elle a tel âge… C’est parce que tu le vis de l’intérieur que tu te rends compte de tes libertés et aussi de tes empêchements, c’est un miroir. C’est difficile de savoir où ça va rejaillir dans un projet.

Tu as des exemples concrets ?
Julie Nioche.  A Oslo, il fallait que l’on répète dans un studio de location et nous n’avions que quatre heures par jours. A Marakech, il y avait une police des spectacles. C’est eux qui décident si c’est faisable ou non, la nudité n’est pas possible. Au Japon, c’est la façon de travailler qui va être différente et je me suis rendue compte de l’empirisme dans lequel j’étais lors de cette résidence. J’essayais, ça ne marchait pas, je raturais, je mettais de côté et reprenais trois jours plus tard, alors qu’habituellement je fais un gros travail au préalable d’analyse des différents plans avant de me lancer dans chacun d’eux. Cela a été une lutte avec Takiko (Iwabuchi), parce qu’elle ne peut pas travailler comme moi, ce n’est pas qu’elle ne veut pas, elle ne peut pas.

Justement, tu peux préciser ce travail au Japon ?
Julie Nioche. Depuis que j’ai quitté Takiko, il y a dix ans, elle est devenue une chorégraphe assez importante. Il faut savoir qu’une femme chorégraphe, c’est très rare au Japon. C’est aussi très mal rémunéré, c’est à peine si on ne doit pas payer pour jouer sur scène, parce que c’est un honneur là-bas et ce n’est pas évident de faire reconnaître cette pratique comme un métier. Je suis allée au Japon parce que je voulais faire un travail in situ, dans les bains thermaux : les Onzen. Ces lieux traditionnels, où l’on présentait les futures femmes à la famille, étaient des bains mixtes. Ils ne le sont plus depuis l’occupation américaine. On y faisait des soins, on y allait pour discuter avec les gens. C’était un espace social mais aussi un espace sacré. L’art y est également présent, d’une certaine façon, car ce sont des lieux avec une architecture très travaillée.
Ces bains sont considérés comme des lieux de spiritualité car les divinités en auraient chargé les eaux d’un certain pouvoir. L’eau est très importante au Japon, parce que la terre tremble tout le temps et ce n’est pas sécurisant, au contraire de l’eau. Pour moi, c’est très étrange et lointain, tu arrives là-bas et la terre tremble et alors tu n’es plus dans le même rapport au temps, c’est difficile à expliquer parce que c’est une expérience en soi. Nous travaillions principalement en studio mais l’eau y étant absente, c’est dans les spas que j’ai compris la relation de Takiko avec le milieu aquatique. Ce projet est basé sur l’individualité de ces femmes, la raison pour laquelle elles choisissent cette robe, la façon dont l’eau arrive sur leur robe pour qu’elles se déshabillent… Takiko, elle, a choisi de s’échapper de son costume et non de le détruire. De toutes les femmes que j’ai rencontrées, elle a été la seule à me dire que son costume représentait les obligations. On sent qu’au Japon, il y a un cadre de reconnaissance extérieur pour désigner qui tu es, de ce fait ça construit la personnalité et ça étouffe aussi.

Il y a une chanteuse, mais aussi un musicien qui est assis en fond, derrière la piscine, avec une guitare électrique. Cette vision est assez déroutante lorsque l’on sait que cette pièce a pour objet les bains japonais…
Julie Nioche.  Je voulais un opéra rock japonais ! J’avais juste envie de faire un opéra dans l’eau. Au Japon, il y a une espèce de folie qui m’interpelle et me fascine, c’est comme si les japonais laissaient parler leurs inconscients, leurs rêves dans leurs actes artistiques où il n’y a pas de limite. Dans la société, au contraire, il y a des règles du jeu que je ne comprends pas toujours et que je ne comprendrai probablement jamais, à moins d’y vivre très longtemps. Ils ont par ailleurs une liberté absolument extraordinaire, avec un travail du corps très précis, très obsessionnel dans lequel les symboles, les rêves, les fantômes, les réminiscences, les légendes sont très présents. Le chant amène une autre dimension liée à la féminité. Je dois avouer que c’est bizarre. Je ne peux pas l’expliquer concrètement, ni conceptuellement. J’ai choisi de montrer cette pièce dans un spa parce que j’ai du mal à travailler avec l’outil qu’est le théâtre traditionnel. J’avais envie de mettre les gens dans un espace où ils auraient des sensations physiques différentes.

Ton parcours a été ponctué par des études de psychologie, plus récemment tu t’es formée à l’ostéopathie, tu participes à des séminaires médicaux sur l’éthique liée au corps. Comment combines-tu ces activités ? Notamment lors de ta dernière résidence en Inde où tu t’es formée aux massages.
Julie Nioche. Le rapport que je fais entre la danse et le soin vient de mon éducation car j’ai toujours vécu dans un milieu médical. Le lien, c’est à moi de le tricoter pour me l’approprier à travers des questions : De quoi prend soin l’art ? Qu’est-ce que l’art de soigner ? Quels sont leurs points communs, leur perméabilité ? Et cela, sans qu’ils soient dans le remplacement l’un de l’autre. Je suis allée en Inde parce que je voulais mieux connaître le pays de Rani Nair, elle est mi-suédoise, mi-indienne. Mon objet de recherche était d’étudier l’activité des gourous, praticiens de Kalaripayat, qui est un art martial. Pour devenir maître, il faut être médecin ayurvédique. Autrefois, dans la médecine ayurvédique, le médecin devait pratiquer l’art martial, le yoga et se faire masser avant de recevoir son enseignement. C’est une pratique ancestrale, le maître d’art martial sait tuer et soigner.
Je pensais y trouver une réponse sur ce lien entre l’art et le soin et j’y ai découvert le rôle de la philosophie. Au Japon, ils ont une façon d’appréhender les choses qui est beaucoup plus globale. Le geste en lui-même a quelque chose de sacré, que ce soit dans un acte artistique ou dans un acte de soin, il est en lien avec la spiritualité. Cette dimension a complètement disparu de notre société occidentale, c’est même devenu tabou. On a pas intégré l’idée d’un acte beau, ce dernier n’est considéré que pour son efficacité : je fais tel acte et je gagne tant par heure. C’est le sujet de ma prochaine pièce qui a pour titre Nos Solitudes. J’aurais pu l’appeler Mes Solitudes, mais j’ai envie que les gens se confrontent à leurs sensations. Dans cette future pièce, j’ai le désir que le spectateur puisse faire un retour à soi.