ART | CRITIQUE

Joseph Grigely, Amy Vogel

PAnne Malherbe
@12 Jan 2008

Par différentes œuvres et installations, Joseph Grigely ouvre de nouvelles brèches dans l’univers de silence qui l’entoure. Sa compagne, Amy Vogel, nous invite quant à elle dans l’intimité à la fois lénifiante et perverse de ses peintures.

Le terme de «suspension» peut décrire la tonalité générale de l’exposition de Joseph Grigely : «suspension», aux sens concret et abstrait, pour ce lustre sur lequel de petits singes sont immobilisés, pour ce chien en fibre de verre à l’arrêt devant un mur, pour ces photographies du lac Michigan où flottent des fragments de glace, pour cette recherche infructueuse d’un air oublié.
Mais «suspension» désigne avant tout ce moment fatal, dans la petite enfance de l’artiste, où celui-ci a été subitement atteint de surdité. Tout son art procède de la mise en suspens définitive des sons et des paroles qui eut alors lieu.

Le chien à taille réelle, Dog From Canaletto’s Riva Degli Schiavoni (2003), en est la plus évidente manifestation. On sait que l’artiste a réalisé tout un travail sur ces chiens qui apparaissent de façon presque systématique dans les vedute du Canaletto. Ces chiens ajoutent leurs aboiements et leur gesticulation à la rumeur de la ville, sans parvenir à se mêler au groupe de personnes près duquel ils se tiennent.
Arrêté dans une attitude de retrait, prêt à bondir sur ce qui n’est, ici, que l’un des murs de la galerie, Dog se charge de transmettre l’état de l’artiste. Absolument blanc, donc privé de caractéristiques individuelles visibles, il se contente de guetter la faille où il pourra insérer son mode propre de communication.

C’est que, pour communiquer, il faudrait regagner ce monde d’avant où les sons et les paroles avaient une existence. Tel est le propos de Remembering Is A Difficult Job, But Somebody Has To Do It (2004).
Une vidéo montre l’artiste tâchant de se souvenir de la musique de Giliand’s Island, série diffusée dans les années 1960. La remémoration prend la forme d’un journal télévisé (c’est-à-dire du mode d’information qui prétend être le plus transparent et le plus fiable) dont le présentateur (l’artiste) est doublé par une personne qui parle le langage des gestes. La ritournelle ne revient pas. En ce sens, l’information échoue. Mais à la place l’artiste a installé des palmiers en plastique qui rappellent avec humour l’île déserte du film, ainsi qu’un film et des photographies du lac au bord duquel il vit lui-même. Le souvenir fantasmé et la vie présente se mêlent, établissant le règne de leurs images en dépit de l’absence de sons.

Au silence sur lequel se brise toute tentative de mémoire répond l’avalanche de paroles de Blueberry Surprise (2003). Le texte affiché au mur est né des Conversation Pieces, ces paroles inscrites sur papier que transmettent à l’artiste ses interlocuteurs. Les fragments se répartissent en trois couleurs qui alternent, flux et reflux de conversations aux registres variés. A moins d’une lecture laborieuse, il est impossible d’en suivre le cours : on se contente d’en saisir des éclats, et de subir ces ondes colorées, équivalent optique des ondes sonores, qui pour l’artiste constituent sa relation avec autrui. C’est, autre qu’un discours construit, une longue coulée lumineuse.

C’est avec sa compagne Amy Vogel que Joseph Grigely a conçu Hop Frog. L’image est tirée de la nouvelle éponyme d’Edgar Allan Poe, où le roi et ses conseillers, transformés en singes par le fou Hop Frog, sont pris au piège d’un lustre-chandelier. Hop-Frog, bien sûr, c’est ici l’artiste, dont le langage est décalé (doublement dans le cas de Grigely) de celui des autres : il nous renvoie, semble-t-il, l’image de ce que sont pour lui les conversations sérieuses entre personnes qui, dans tous les sens du terme, «s’entendent».
Les animaux qui s’agitent en vain sur l’objet proviennent également de l’univers pictural d’Amy Vogel, qui occupe justement l’espace «Air 2 Paris».

Sur de la toile de lin, Amy Vogel étend un enduit dont elle a elle-même mis au point la composition et qui constitue un fond blanc laiteux, semi-opaque. Certaines formes (souvent des silhouettes d’arbres, des amorces de chemins) en sont recouvertes, comme cachées dans le lointain. D’autres s’étalent au-dessus, aux couleurs électriques. Aux fragments de paysages s’ajoutent ainsi des rubans abstraits et des nœuds de couleurs.
Dans presque tous les tableaux se cache un minuscule personnage, une petite fille déguisée en animal, lapin ou singe. Invisible si l’on ne se place pas tout près de la toile, elle apparaît dans d’étranges situations, parfois sadomasochistes. Ce personnage miniature au sein d’un paysage brumeux renouvelle l’estampe chinoise traditionnelle où un personnage se tient au pied d’une montagne à demi cachée par un air dense. Ici les couleurs et les thèmes transforment le propos spirituel en sa version fantasmatique, voire érotique, dont l’esthétique touche aux mangas ou aux jeux vidéos. Cependant, là aussi, c’est le silence qui règne, un appel à l’intimité. Dans la douceur feutrée d’un monde qui semble en formation, on touche, alors, à l’essentiel, l’irrésistible violence primordiale.