PHOTO | CRITIQUE

Joachim Mogarra.

PSarah Ihler-Meyer
@09 Fév 2009

Au cœur des photos de Joachim Mogarra: l’écart entre ce qui est montré et ce qui est écrit. Ce décalage déroute les attentes du spectateur, tourne en dérision les présupposés de la photographie documentaire, en même temps qu’il offre au regard une dimension poétique.

Une photographie de coquille d’escargot, sur laquelle a été dessinée une petite cheminée, est légendée de la façon suivante : «La roulotte du forain». A partir de ce principe — le décalage entre l’écrit et le visuel —, Joachim Mogarra décline plusieurs séries de photos.

Les premières montrent des livres alignés les uns à côté des autres, dont seule la tranche a été photographiée. A la surface de ces tirages, Joachim Mogarra a remplacé les titres originaux par les intitulés suivants: «Journal des gourmets», «Montaiga. Essais», «J. Rogama. Les confessions», ou encore «Œuvres de Mogaspeare». Autant d’ouvrages composés de plusieurs tomes. Dans la catégorie «Voyages de J. Mogarra», il est possible de lire «Rue de Seine à la rame», «L’Inde en ronflant», mais également «Tempête dans les W-C».
En d’autres termes, l’attente d’œuvres et d’écrivains réels — comme on pourrait l’attendre d’une photographie de livres —, est surprise par l’intervention de Joachim Mogarra à même ses clichés.

Une autre série de photos, désignée Le Gîte et le Couvert, donne à voir des comestibles et des objets ménagers. Chacune de ces images, légèrement retouchée par l’artiste, comporte une légende décalée. Une pomme, dans laquelle a été percée une petite fenêtre, s’intitule Le Palais de Cendrillon, une boîte de camembert, elle aussi trouée d’arcades, est La Maison du Torero, tandis qu’un bouchon de carafe est censé être La Maison de madame Irma. Dans le même esprit, quinze photographies de briquets, modifiées par un coup de crayon, sont nommées Temple du progrès, Tour Dunhill, Usine.

Deux dernières séries, Sur la route et Le Voyage romantique, complètent ce parcours de la déconvenue.
Les images du Voyage sont celles que l’on attend: temples grecs, vues orientalisantes, caravelles. Mais voici les phrases qui les accompagnent : «J’ai un problème de boule Kiès qui a fondu dans le fond de l’oreille»,  «On me débarque au beau milieu de l’autoroute car j’ai la diarrhée». Quant à Sur la route, des titres on ne peut plus neutres, «Une vue de la Sierra Nevada», «Il part avec un Africain sympathique», jouxtent des photos d’œufs durs ou de boîtes de conserve.

Loin d’être innocent, cet écart entre l’écrit et le visuel nargue la photo documentaire. Celle-ci est fondée sur l’idéal de transparence, c’est-à-dire sur la prétendue fidélité de la photographie. Or, si Joachim Mogarra adopte certains de ses principes formels, tels que la sérialité, il nie ses principes théoriques. En effet, par leur décalage, chacune de ses photos réfute l’idée d’un pur renvoi à une chose préexistante.

La distance entre les noms et les images permet à Joachim Mogarra d’échapper à la stricte dénotation — référentialité —, pour entrer dans le registre de l’évocation. Car, si aucune de ses photos ne renvoie littéralement à l’objet qu’elle a pour titre, elle l’évoque en revanche de manière oblique. En cela, l’art de Joachim Mogarra relève peut-être de la poésie.

— Les Briquets /15 éléments, 2009. Photo noir et blanc rehaussée de gouache et d’encre. 30,5 x 30,5 cm.
Le Gîte et le Couvert 1 / 15 éléments, 2008. Photo noir et blanc rehaussée de gouache et d’encre. 30,5 x 30,5 cm.
Le Gîte et le Couvert 2 / 15 éléments, 2009. Photo noir et blanc rehaussée de gouache et d’encre. 30,5 x 30,5 cm.
Les Confessions, 2009. Photo noir et blanc rehaussée d’encre blanche. 40,5 x 17,5 cm.
Les Journaux, 2009. Photo noir et blanc rehaussée d’encre blanche. 30,5 x 30,5 cm.
Les Essais de Montaiga, 2009. Photo noir t blanc rehaussée d’encre blanche. 30 x 22,5 cm.
Les Voyages de Joachim Mogarra, 2009. Photo noir et blanc rehaussée d’encre blanche. 30,5 x 32,5 cm.
—  Les Œuvres de Mogaspeare, 2009. 2 photos noir t blanc rehaussées d’encre blanche. 30,5 x 32,5 cm.
—  Le Voyage Romantique, 2009. 30 photos noir et blanc rehaussées d’encre blanche et noire et de gouache chacune. 21 x 29,7 cm.

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