ART | CRITIQUE

Jennifer Allora, Guillermo Calzadilla

PFrançois Salmeron
@04 Oct 2010

Des œuvres d’Allora & Calzadilla présentées à la galerie Chantal Crousel ressort une esthétique «brute» de l’indocilité qui, quel que soit le médium utilisé, confronte brillamment la représentation à la force des choses.

D’entrée de jeu, une immense masse d’écume synthétique, au sommet de laquelle s’accroche, dans une inclinaison improbable, une balance de justice, s’impose au visiteur. Derrière elle, se découvre, plus discrète, la photographie d’un filet de pêche en suspension, projection topographique d’un mouvement distendu qui, entre le lancer et l’inévitable retombée, se donne à voir dans son autonomie, sa liberté, son abstraction. À l’écart, une pompe à essence sculptée dans une roche sédimentaire semble venir d’un ancien temps — le nôtre — nous révéler le symbole fossilisé d’un monde révolu.

De ces premières œuvres, une forte impression de fixité se dégage. Fixité des médiums, bien sûr, mais aussi du temps et de l’espace. Vague figée, équilibre faux de la balance, gravitation zéro, pompe pétrifiée: il y a là comme une suspension esthétique de l’inexorable, aussi bien écologique, historique, que physique.

C’est ce que viennent conforter, de manière plus paradoxale et peut-être moins littérale, les deux œuvres qui complètent cette exposition, et que le visiteur découvre mieux en revenant sur ses pas.
Dans un coin, deux bosses de chameau sont posées sur une table à repasser, se dressant tels deux écueils insurmontables, à la fois monstrueux et naturels. Défiant autant l’emprise technique que l’aplanissement esthétique, ces deux réservoirs vitaux imposent leur forme irréductible, revendiquent leur ligne saillante, en dépit d’une apparente vulnérabilité.

De son côté, la vidéo A Man Screaming is Not a Dancing Bear (2008), fait alterner les images des rives marécageuses du Mississippi avec les pièces sombres d’une maison abandonnée de la Nouvelle Orléans. Intercalés entre les deux séries de lents et silencieux travellings — inquiétants sur les eaux dormantes du fleuve, angoissants sur l’intérieur sinistré de la maison —, des plans rompent brutalement la tranquillité visuelle et sonore des images par les bruits et les clignements lumineux que produit un homme en frappant, de l’extérieur, sur les stores métalliques de l’habitation.

Le son rythmé, vide de chant et d’entrain, est ici plus proche de l’esclandre muet et nerveux du détenu que des percussions blues. «Ma négritude n’est pas une pierre, sa surdité ruée contre la clameur du jour /
Ma négritude n’est pas une taie d’eau morte sur l’œil mort de la terre»: ces mots d’Aimé Césaire, auquel le titre de l’œuvre renvoie explicitement (« Un homme qui crie n’est pas un ours qui danse », Cahier d’un retour au pays natal), semblent résonner dans ces images, où l’homme est littéralement hors lieu, sans visage ni voix, avec pour seuls moyens de résister, face aux causes et aux conséquences, les signaux les plus élémentaires, les plus brutaux, les plus esthétiques aussi — le bruit et la lumière.
De ce hors lieu au hors temps photographique, du mouvement suspendu à la nature taxidermisée, il y a sans cesse une issue ou une résistance esthétique au péril (en l’occurrence écologique). S’intéressant à l’instant précis où un équilibre se rompt — ou se renverse — entre la nature et l’homme, entre le mouvement et la forme, entre la matière et l’objet, les artistes parviennent à figer le basculement dans des images (sculpturales, plastiques, photographiques ou vidéo) où une affirmation formelle se libère de l’inéluctable.

Bien que la métaphore y frôle parfois la lourdeur, elle offre ainsi une saillie sémantique assumée, sur laquelle la forme peut résolument s’appuyer pour renverser la logique des discours. S’il n’y a pas toujours lieu de voir comme un tout les diverses productions présentées par une galerie, ni par conséquent d’y déceler une nécessaire cohérence, il reste que de ces œuvres d’Allora & Calzadilla ressort une esthétique «brute» de l’indocilité qui, quel que soit le médium utilisé, confronte brillamment la représentation à la force des choses.

— Jennifer Allora et Guillermo Calzadilla, The Camel’s Humps and the Ironing Board, 2010. Bosses de chameau empaillées, planche à repasser. 157 cm L x 43 l x 150 H cm
— Jennifer Allora et Guillermo Calzadilla, Scale of Justice Carried by Shore Foam, 2010. Polystyrène, mousse polymère synthetique. 300 L x 520 l x 290 H cm
— Jennifer Allora et Guillermo Calzadilla, Forecast, 2010. C-print monté sur aluminium. 70 x 105 cm
— Jennifer Allora et Guillermo Calzadilla, Petrified Petrol Pump, 2010. Calcaire riche en fossiles. 210 L x 250 l x 180 H cm
— Jennifer Allora et Guillermo Calzadilla, A Man Screaming is not a Dancing Bear, 2008. Video couleur et son. film 16 mm transferé sur Blu-ray. 11 min