ART | INTERVIEW

Jeanne Susplugas

Jeanne Susplugas présente «There’s no place like home» à la galerie Valérie Bach. Depuis ses débuts, l’artiste place la médication et les addictions au cœur de sa pratique. Développant une esthétique empruntée à l’univers pharmaceutique, l’œuvre de Jeanne Susplugas propose une réflexion sur l’aliénation, la solitude et l’usage du médicament.

«There’s no place like home» est le titre de ton exposition bruxelloise qui se tient actuellement dans le splendide et nouveau lieu de la galerie Valérie Bach. Comment s’est passée votre rencontre et votre première collaboration?
Jeanne Susplugas. Suite à l’acquisition d’une pièce, Workaholic, Valérie et son mari m’ont fait une commande pour leur parc de sculptures monumentales à la Commanderie de Peyrassol, dans le Var. Les artistes sont invités sur place pour ensuite proposer une sculpture contextuelle. J’ai réalisé deux cages lumineuses reliées entre elles, reprenant la forme d’une molécule, le resvératrol, contenu dans le raisin et le vin.
Au même moment, la galerie aménageait dans un nouvel espace, l’ancienne patinoire royale de Bruxelles et notre collaboration s’est faite naturellement et très rapidement! Mais j’aime bien ce genre de challenge, travailler dans l’urgence. Ça m’a notamment permis de finaliser des projets que j’avais en tête comme le film Le Haut de mon crâne, très justement interprété par Pierre Mignard, à partir d’un texte que m’avait écrit, en 2009, le talentueux écrivain Basile Panurgias ou encore le film There’s no place like home qui a donné son titre à l’exposition avec une remarquable actrice, Manesca de Ternay.

L’exposition reprend les thèmes que tu explores depuis plus de dix ans: l’addiction, le rapport aux médicaments, les troubles compulsifs ou encore l’aliénation. Peux-tu nous expliquer ce que ces thèmes représentent pour toi?
Jeanne Susplugas. L’apparition du médicament, et par extensions des TOCS et autres aliénations, n’a rien de fortuit puisqu’elle est issue de mon histoire familiale… mais pour arriver à une histoire sociale. Les médicaments étaient et sont toujours, un moyen de parler d’addiction, d’enfermement et de bien d’autres explorations. Je travaille par corpus. Fat free, par exemple, portait sur les obsessions alimentaires et montrait comment l’industrie nous manipule à coups de «0% de matières grasses», de «Bifidus actif» et autres «Bon pour le cœur»! La Boite de déception, qui n’est autre que la «boite de réception» d’Hotmail, traitait de l’addiction aux nouvelles technologies, que l’on retrouve aussi dans le diaporama Fatal Error réalisé à l’aide de captures d’écran et qui renvoie à des situations familières à tout utilisateur, «Vous avez commis une erreur fatale»! Ces encarts ainsi isolés pointent les relations bien particulières entretenues avec nos machines!

Ces sujets concernent surtout les sciences humaines, la sociologie, la psychologie ou l’anthropologie. Sont-ils pour toi de simples sources d’inspirations, ou s’agit-il de réaliser des compléments d’enquêtes sous une forme artistique dans la mouvance de l’Art sociologique de Fred Forest et Hervé Fischer?

Jeanne Susplugas. De manière générale, ces catégorisations me dérangent. Peut-être parce que mes propres travaux ne se placent pas tous dans la même catégorie. Quand je travaille sur le trafic de médicaments je ne peux pas objecter qu’on rapproche cette réflexion d’une forme d’engagement. Mais une autre partie de mon travail est très éloignée de ces problématiques comme mes pièces traitant des rapports humains, de l’aliénation à l’autre, ou encore de nos rituels quotidiens… Bien que je me documente, que je m’intéresse, entre autres, à la sociologie et à la psychologie, je n’ai rien d’une spécialiste! Je flirte avec certaines notions mais je me pose en simple témoin. Pour moi l’artiste est une sorte de filtre qui prend ce qu’il y a autour de lui pour mettre en exergue certaines choses.

As-tu alors l’envie d’utiliser l’art à des fins thérapeutiques, pour aider, améliorer ou même réparer l’humain… dans l’espoir que l’art puisse changer le monde?
Jeanne Susplugas. Je n’ai pas beaucoup d’espoir que l’art puisse changer quoi que ce soit! J’ai une vision assez cynique du monde et de tout ça. C’est peut-être ce qui me permet aussi de ne pas me prendre au sérieux… L’art peut certainement aider les gens, mais je n’ai pas cette prétention là. Pour moi l’engagement n’est d’ailleurs pas forcément seulement dans le travail et l’éthique et l’authenticité qui en découlent, mais il peut être aussi dans un positionnement, une attitude, comme par exemple participer à une exposition dans un lieu singulier en dehors du marché de l’art et des sentiers attendus.

Tu montres la folie d’une manière très personnelle… Dans ton travail elle n’est pas toujours dangereuse, ni à enfermer nécessairement ou à cacher, à castrer… Est-ce une prise de position contre les dangers d’un monde tendant à l’uniformisation de la pensée?
Jeanne Susplugas. Si l’on s’intéresse à l’histoire de la médecine par exemple, on constate que les épileptiques ont très longtemps été pris pour des fous à enfermer et c’est d’ailleurs ce que l’on faisait. On les mettait dans des cages, comme des animaux dangereux et incontrôlables. Aujourd’hui, on vit avec cette maladie et le bon médicament! C’est fascinant! L’hystérie a aussi pas mal servi à écarter les femmes qui dérangeaient… Aujourd’hui, aussi absurde et incompréhensible que cela puisse paraître, la différence continue d’inquiéter. Il n’y a qu’à voir les débats vomitifs actuels autour du mariage homosexuel et de l’adoption.
Je m’intéresse à ces limites que l’on perçoit aussi dans le langage. J’ai réalisé Borderline au moment où ce qualificatif médical entrait dans le langage courant. Une forme d’uniformisation, de «confort» de vie, à travers la Ritaline que l’on donne aux enfants tel l’anti-héros de Bret Easton Ellis… grinçant!

Il y a aussi dans ton travail un questionnement sur l’habitat et la forme architecturale que pourrait prendre une structure mentale. Les modules que tu conçois sont ainsi complexes, tortueux, ce sont à la fois des nids protecteurs et des espaces enfermants. Peux-tu nous parler de ces «boites-habitations»?
Jeanne Susplugas. La toute première était La Maison malade, un espace entièrement couvert de boîtes de médicaments, à la manière des salles capitonnées des hôpitaux psychiatriques.
Le fait d’utiliser ce mot de «maison» était important pour souligner qu’il s’agissait de quelque chose d’intime. Et la «boîte» et la «maison» sont devenus des fils conducteurs! La Pink House a suivi, suite à une résidence au Japon, sorte de niche de chien surdimensionnée, recouverte d’une peau siliconée qui invite au toucher. Les roulettes évoquent la mobilité car, au fond, nous voudrions pouvoir emporter notre maison comme une sorte de carapace rassurante. Lieu ouvert, elle invite musiciens, écrivains à intervenir et à se l’approprier, le temps d’une exposition, d’une soirée… En psychiatrie, le mot «maison» ressort dans les témoignage des patients souffrant d’addiction. Ils recherchent, dans l’état qui en découle, une maison virtuelle, un endroit dans lequel ils se sentent bien, un endroit à eux que l’on pourrait qualifier de «prison-cocon».
Par la suite, j’ai réalisé d’autres maisons, The Box House, boîte de médicaments agrandie qui apparaît comme le remède à toutes nos pathologies. Peeping Tom’s House invite au franchissement de l’intime à travers des trous percés face à chaque vidéos. Light House, prison lumineuse qui nous plonge dans l’ambivalence des addictions et de leurs fausses promesses. House to House se déploie en une petite cellule modulable et dédiée à une exposition itinérante qui s’enrichit à chaque nouvelle invitation. Ou encore Stage House, lieu évolutif destiné à la performance. A la galerie, Storage House, imposante boîte en carton sur roulettes, vide, fait référence aux «amasseurs compulsifs». Son étrange forme reprend le plan de l’appartement d’un patient atteint du syndrome de Diogène, à savoir l’impossibilité de jeter et le besoin compulsif d’amasser jusqu’à rendre leur logement inhabitable — chasser le vide par le plein.

D’un point de vue formel, tu te sers de mots dans tes fils de lumière, de phrases dans tes dessins et de textes joués par un acteur dans certaines vidéos. Tu as donc une histoire particulière avec les mots, la narration, la fiction….
Jeanne Susplugas. Il y a une dizaine d’années, j’ai commencé à collectionner, au fil de mes lectures, des phrases sur mes thématiques de prédilection, sans savoir ce que je ferai de cette collecte. Et elles sont, depuis plusieurs années, l’origine et le support de ma série de dessins Containers — flacons alignés sur lesquels je remplace les noms de médicaments par des mots qui reforment ces phrases d’emprunt…
La littérature occupant une place importante dans ma vie, j’ai très tôt souhaité qu’elle entre dans mon travail et je voulais travailler de près avec des écrivains. J’ai eu la chance de travailler avec Nicolas Rey qui a choisi d’illustrer de textes dix images de la série Made in Japan. Nous avons réalisé un livre éponyme et une pièce sonore d’après ses textes. J’ai aussi travaillé avec Marie Darrieussecq qui m’a écrit un texte, Iatrogène, qui est devenu pièce sonore, performance… Le texte devient la source d’un corpus de travaux et je n’en ai jamais réellement fini avec eux! Je travaille aussi avec Basile Panurgias et son texte, Le Haut de mon crâne, devient tour à tour, son, performance, film. Ces collaborations me nourrissent et me sont chères.

Tu es donc aussi collectionneuse. Ta pratique plastique est décidément très hétérogène: dessins, sculptures, photographies, vidéos, etc. Tu es aussi «chef d’entreprise», puisque de nombreux artisans et fournisseurs travaillent sur tes pièces. Considères-tu l’artiste comme un «chef d’orchestre»?

Jeanne Susplugas. Bien sûr! J’aime le mot «chef d’orchestre», certainement parce que je suis passionnée d’opéra! En tout cas je pense que c’est une grande chance pour les artistes actuels de travailler comme ça, même si c’est également compliqué car il faut être capable d’assimiler beaucoup de choses parfois en très peu de temps. Mais le médium ne m’intéresse pas tellement en tant que tel, c’est d’abord l’idée qui prime. L’important est d’exprimer mon idée le mieux possible et un dessin ne dit pas la même chose qu’une sérigraphie ou qu’une sculpture. Le choix du médium n’est donc jamais gratuit.