ART | CRITIQUE

Jean-Marc Bustamante

PIsabelle Davy
@12 Jan 2008

Des tables percées de grands cierges blancs et des photographies-tableaux réalisés au Japon: non pas une exposition de photographies et de sculptures, mais une installation qui anime les unes et les autres d’un mouvement d’alternance réciproque, l’œil circulant sans cesse entre les photographies-tableaux et les tables.

Depuis une dizaine d’années, Jean-Marc Bustamante interroge les relations que peut entretenir la photographie avec d’autres médiums. La galerie Daniel Templon présente un ensemble de vues réalisées au Japon en 2001 dont les titres se composent de la lettre « T » suivie d’un nombre et de l’année d’exécution (exemple : T.10.01). Cette série s’inscrit dans la continuité des Tableaux photographiques saisis entre 1978 et 1982 à la périphérie de Barcelone, paysages souvent décrits comme neutres. Mais l’approche est ici différente. Avec les vues exposées sur les murs (240 x 160 cm) trônent au milieu de la salle, de part et d’autre de ses piliers, des sculptures, sortes de tables portant de grosses bougies ou transpercées par elles.

La photographie de Bustamante ne s’inscrit pas dans une expérience de la reconnaissance. Dans ces vues du Japon, seuls les toits rouges ou bleus pourraient constituer des signes d’identification. Les lieux ont justement été choisis pour leur aspect « banal et naturel ».

Les œuvres ne relèvent pas non plus d’une approche esthétisante. De multiples éléments s’y trouvent, objets industriels ou terrains de construction, qui le montrent. Mais cela ne signifie pas l’absence de toute attention esthétique. Les photographies-tableaux se caractérisent par une grande netteté des plans, et par un enregistrement des éléments du paysage avec le maximum d’intensité colorée. Ainsi la même importance est accordée à un panneau, un arbre ou un engin de chantier, et les plans opèrent dans le format vertical et imposant une véritable stratification.

Ces images pourtant si précises sont des images de l’épure. Elles foisonnent de détails qui n’en sont pas. Des éléments comme des câbles électriques participent à la composition. Avec leur ombre sur une route qui s’avance tout droit dans le bleu d’un lac, ils constituent les lignes de convergence de la terre et du ciel, ils abaissent l’horizon à cette ligne frontière du bord de l’eau, ce petit segment du bout de la route.

Plages de couleurs juxtaposées, zones sédimentées: la construction géologique des photographies-tableaux fait penser à la peinture de Cézanne. Les toits rouges et bleus des maisons japonaises, proches les uns des autres, évoquent les « plans-facettes » dont parlait Greenberg, ces petits rectangles de pigment qui créent une tension entre surface et profondeur.

Des forces s’exercent entre les zones horizontales et les zones verticales des images de Bustamante. Mais c’est l’ensemble de l’exposition qui nous parle de « ce qui est permanent dans le paysage » (entretien Le Monde, 20 nov. 1999). Les horizontalités d’une route, d’un lac, ou d’un ciel, les verticalités des poteaux électriques ou des façades d’habitations: la présence des tables révèle d’abord ces éléments comme des surfaces, des plans à orientation multiple. Les trois plages colorées que sont le lac, le ciel et la terre — l’artiste voit le lac lointain comme « un aplat », « un monochrome » — semblent par un mouvement de rotation se continuer horizontalement dans les surfaces de verre d’un bleu ciel ou d’un rouge orangé. Quant aux bougies, blanches élévations d’environ un mètre de hauteur pour dix centimètres de diamètre, elles se font l’écho des verticales du paysage. Elles accentuent la ligne des pieds de table en acier et s’accordent aux piliers blancs de la galerie. Dans cette orientation verticale toute symbolique, entre obscurité et clarté, elles confèrent au lieu une résonance mystique. Des cierges entre terre et ciel.

Lorsqu’on quitte une photographie-tableau par le balayage du regard et le déplacement du corps, on rencontre une surface de verre orangé dans le prolongement d’une portion de terre, ou une horizontalité bleue comme la montée d’un lac ou la descente d’un ciel mis à plat. La relation au spectateur est pensée dans la globalité de ce qui s’avère être non pas une exposition de photographies et de sculptures, mais bien une installation qui anime les unes et les autres d’un mouvement d’alternance réciproque, l’œil allant des tableaux aux tables et des tables aux tableaux.

Jean-Marc Bustamante
— dix photographies titrées T : huit de format vertical (240 x 160 cm) et deux de format horizontal (180 x 280 cm), réalisées au Japon en 2001.
Mesa I, II, III, 2001. Trois sculptures, verre, acier et bougie. Environ 150 x 100 x 200 cm.