ART | CRITIQUE

Jean-Jacques Lebel, Soulèvements

PPierre Juhasz
@26 Nov 2009

En exposant la production protéiforme de Jean-Jacques Lebel, mêlée aux nombreuses et étonnantes pièces constituant ce qu’il appelle sa «collecte» plutôt que sa collection, la Maison Rouge crée l’événement, un événement époustouflant, décapant et subversif, bien salutaire par les temps qui courent.

En exposant la production protéiforme de Jean-Jacques Lebel mêlée aux nombreuses et étonnantes pièces appartenant à l’artiste, pièces qui constituent ce qu’il appelle sa «collecte» au sens anthropologique du terme, plutôt que sa collection, la Maison Rouge crée l’événement, un événement époustouflant, décapant et subversif comme l’atteste le titre de l’exposition: «Soulèvements», un événement bien salutaire par les temps qui courent.

Plasticien, performeur, poète, organisateur d’expositions, agitateur, libertaire, compagnon de route des artistes de Fluxus, continuateur de l’esprit dadaïste et surréaliste, Jean-Jacques Lebel a développé une œuvre foisonnante, résistante aux classifications. Parallèlement, il a collecté des pièces de tout horizon, allant des sculptures votives africaines aux objets d’art populaire, d’œuvres de l’art brut à des documents sur la Commune, des pièces anonymes à des œuvres d’artistes illustres et non des moindres.
C’est ainsi que dans l’exposition, le regard glisse de Duchamp à Picasso, d’encres de Victor Hugo à des dessins d’Apollinaire, de cadavres exquis surréalistes à des dessins de Füssli, d’une toile d’Arcimboldo à une toile d’Antonio Saura, de dessins d’Antonin Artaud vers des œuvres de Francis Picabia, d’une photographie d’Alain Fleischer vers les œuvres de Jean-Jacques Lebel lui-même, au flux des paroles de Ghérasim Luca, au timbre de la voix et au son des cris d’Antonin Artaud.

Les premières pièces qui inaugurent l’exposition donnent la tonalité de l’ensemble: c’est une statuette votive Lobi, du Burkina Faso, bras levé, qui par son geste d’indication, invite au parcours tout en affirmant par sa présence l’importance des arts premiers et de ce que Claude Levi-Strauss nommait «la pensée sauvage».
Puis, un collage de Jean-Jacques Lebel (Parfum grève générale, 1960) entrechoque mots et images et sonne, dans une esthétique dadaïste, comme une préfiguration de Mai 68.
Au plafond, une installation de l’artiste (Montée, descente André Breton, 1996) suspend au-dessus de la tête du spectateur une série de maillets et de sacs à main, comme autant d’étranges épées de Damoclès.
Un ensemble d’images et des documents mêlant reproductions d’archives et photographies, dont celles de Robert Doisneau, montrent ou évoquent des insurrections populaires, des barricades dressées (de la Commune, de Mai 68 ou de Sao Paulo en 2009) — la barricade comme «condensé de sculpture protéiforme […] et acte de résistance impulsif» (Jean-Jacques Lebel).
En face, un étonnant autoportrait de Louise Michel, un portrait de Charles Fourier, de Ravachol, une magnifique encre de Maximilien Luce (Barricade de la Commune de Paris, 1871) et plus loin encore, une œuvre dictée par Jean-Jacques Lebel à Ben au cours d’une performance, en 1964, qui reprend la devise de Marat: La liberté ou la mort.

Faisant la transition entre cette section et la suite de l’exposition, une toile de Shiraga du groupe japonais Gutaï, exécutée avec les pieds à même le sol, fait face et affirme une intense énergie pulsionnelle à travers sa matière picturale et son mode de production. Cette mise en relation spatiale entre des pièces qui s’entrechoquent et qui créent des «carambolages» géographiques, culturels, thématiques, de genres, de catégories, de l’artistique et du documentaire, de l’art savant et de l’art populaire, rythme tout le parcours de l’exposition. Cette opération liée au montage plus qu’à un simple accrochage des œuvres, est ce que l’artiste nomme un «montrage». Il propose au spectateur des «possibilités réelles d’intellection», selon ses termes. Il est mené ici avec la complicité de Jean de Loisy, commissaire de l’exposition, dont les partis pris sont toujours d’une grande pertinence.

Les espaces et l’organisation des pièces — environ trois cents — donnent lieu à un parcours cohérent, et en même temps rhizomatique, qui traverse des sections thématisées: de «L’art de la barricade», on pénètre un espace consacré à la poésie — «Poésie visuelle» — et la poésie irrigue toute l’exposition.
Cette partie réunit des œuvres, des photographies, des dessins, une bande sonore, des portraits — de Baudelaire, Tzara, Henry Miller, Paul Valéry, Guillaume Apollinaire, Ezra Pound —, des encres de Victor Hugo, les «pierres enluminées» de René Char et les poètes de la beat génération que Jean-Jacques Lebel a traduits: Allen Ginsberg, William Burroughs, Gregory Corso…
L’engagement poétique de Jean-Jacques Lebel, lui-même poète, est évoqué à travers les revues qu’il a animées (Front unique à partir de 1955), et les festivals qu’il a fondés («La Libre expression», en 1964, ou «Polyphonix», en 1979). Récitant Ma déraison d’être, la voix fascinante de Ghérasim Luca, avec son élocution incantatoire et son étonnante présence, rythme la visite.

De nombreux cadavres exquis surréalistes sont réunis sous le titre emprunté à une formule de Gilles Deleuze et Félix Guattari, Agencement collectif d’énonciation, concept d’ailleurs précieux pour Jean-Jacques Lebel puisque privilégiant la dimension collective de la création, hors de ce qui fonde la loi du marché de l’art: l’unicité du style et la signature. Ces partitions à plusieurs mains accueillent les noms d’André Breton, Valentine Hugo, Tristan Tzara, Victor Brauner, Dali, André Masson, Louis Aragon, Georges Sadoul,…

La partie «Métamorphose» réunit, quant à elle, des œuvres où dominent des phénomènes d’optique, des passages, des analogies formelles et sémantiques, en quelque sorte, des expériences d’altérité au sein d’une mutation d’identité. Entre Flore d’Arcimboldo, peinte en 1591, et Dora Maar, peinte par Carlos Saura en 1983 — citant Picasso —, ce phénomène apparaît au sein de chaque œuvre et se voit redoublé par leur dialogue.
Un Mecamask d’Erro, laisse entrevoir un visage-machine à écrire, une peinture mediumnique d’Augustin Lesage, un visage-caléidoscope et l’installation Les Avatars de Vénus, de Jean-Jacques Lebel — vidéoprojection formant un cube ouvert d’images —, donne à voir les multiples mutations de l’éternel féminin, les mutations de Vénus, à travers un morphing allant de Betty Boop aux plus grands chefs-d’œuvre de la peinture, des Vénus de la préhistoire aux pin-up des calendriers, des sculptures primitives aux clichés pornographiques. «La femme-forme résiste à tout. De la forme, la femme est la naissance, comme on sait depuis Courbet que du monde, elle est à l’origine» (Alain Fleischer, catalogue, p. 90).

Vénus a une place privilégiée dans l’œuvre de Jean-Jacques Lebel et, de fait, dans l’exposition. Dans l’avant-dernière section: «Eros, le premier de tous les dieux, celui qui fut songé», titre emprunté à un vers de Parménide, Vénus est une nouvelle fois présente, dans Reliquaire pour un culte de Vénus, de 1998-2009, qui rassemble une multitude d’images de femmes, d’images pieuses, de nus féminins, de publicités, d’images de femmes tout azimut, d’images encadrées, formant par la géométrie de l’accrochage dans les parties évidées, la lettre N et la lettre U, soit «nu».
Sur la gauche, est inscrit en néon: «vé» et à droite, la lettre «s». Dans le vide laissé par ses images, entre lisible et visible, Vénus se lit et se dénude entre ses images de nus… Autour, une multitude d’œuvres érotiques de Picasso, Magritte, Molinier, Masson, Picabia, Grosz, Dix, ou encore Monory avoisinent des images anonymes et d’art populaire.

Mais revenons sur nos pas. Avant Eros, nous avons croisé les œuvres réalisées sous hallucinogènes — dans la partie intitulée «La perception hallucinatoire»; des œuvres de Jean-Jacques Lebel, mais aussi d’Henri Michaux, de Bernard Saby, d’Antonin Artaud. Un superbe dessin de Picabia de la série des transparences est aussi visible dans cette section.
Nous avons croisé la section «L’énigme», qui fait dialoguer des œuvres dont se dégage une «inquiétante étrangeté» comme de La Chasse à la chouette, Ecole française, peinture du XVIIe siècle — très curieuse peinture peuplée d’oiseaux humains —, et des dessins de Füssli.

Nous sommes passés par «La guerre», et avons découvert, entre autres, une impressionnante installation de douilles d’obus sculptées, ciselées, repoussées, gravées par les «poilus» dans les tranchées et que Jean-Jacques Lebel amasse depuis les années cinquante, depuis qu’il les avait découvertes au cours d’une promenade au Marché aux puces, en compagnie d’André Breton.
Nous avons poussé une porte sous l’inscription «L’irregardable» et, dans un espace de la taille d’une cellule, avons été confrontés aux tristement célèbres photographies agrandies des scènes des prisons d’Abou Ghraïb et à une peinture censée rendre compte de l’obscénité du pouvoir, de la violence, du nazisme.
Nous nous sommes arrêtés devant des dessins de Georges Grosz et d’Otto Dix. Puis nous avons vu, entre autres, des œuvres de Picabia, de Duchamp, d’Hannah Höch, mais aussi, des pièces d’art premier, des objets populaires, des bibelots — ¬l’ensemble rappelant les cabinets de curiosités —, dans la partie intitulée «Dada soulève tout».
Nous avons pu nous remémorer les happenings transgressifs de Jean-Jacques Lebel, un espace leur étant dédié, dont le premier happening européen qu’il a réalisé en 1960, en jetant d’une gondole, à Venise, une sculpture de son ami Jean Tinguely.
Plus loin, nous avons vu ses carnets, qu’il appelle ses carnets d’errance et avons pénétré le grand espace intitulé «Faire rhizome» — terme emprunté à Gilles Deleuze et Félix Guattari —, dominé par l’installation Monument pour Félix Guattari de Jean-Jacques Lebel: assemblage monumental mêlant des objets, un lit, la voiture de Guattari, de la vidéo, des plantes psychotropes et au-dessus, un énorme cœur tournant, couvert ou pénétré d’objets symboliques. Autour de cette pièce monumentale, les murs accueillent des œuvres de ses amis, Esther Ferrer, Yoko Ono, Wolf Vostell, Tetsumi Kudo, Robert Filou, Nam June Paik et bien d’autres encore.

L’exposition s’achève au sous-sol, après la salle réservée à Eros, par une installation de Jean-Jacques Lebel évoquant le séjour d’Artaud à l’asile psychiatrique de Rodez et les électrochocs qu’il avait subis, dont une, tellement violente, qu’une de ses vertèbres s’en était brisée. Autour de la reconstitution d’une pièce d’hôpital psychiatrique et d’appareil pour les électrochocs, des documents et photographies retracent la vie d’Artaud, au son de sa voix belle et déchirante diffusée dans l’espace.

L’exposition est une avalanche de pièces étonnantes, d’une rare densité — il faudrait insister sur la qualité et le nombre des sculptures d’art premier. Il est le septième volet que la Maison Rouge consacre à la présentation d’une collection privée, ici, intimement liée à l’œuvre singulière de l’artiste «collecteur».
L’œuvre de Jean-Jacques Lebel est forte, débordante, parfois jusqu’au risque de choix discutables de monstration: «L’Irregardable» et la mise en scène de la chambre d’hôpital psychiatrique où Artaud a séjourné. Mais n’en restons pas là. La force vitale, politique et artistique qui anime l’ensemble de la production et les choix accomplis, la volonté de lier viscéralement l’art à la vie, hors de toute convention sociale ou culturelle, hors des catégories instituées, entraînent et transcendent la totalité de l’œuvre.

En définitive, de quels soulèvements est-il question au fil des œuvres, des pièces, des sons et des espaces traversés? Du soulèvement du social par le politique, du soulèvement de la conscience par les pulsions souterraines, du soulèvement de la pensée par l’art et de l’art par le politique et Eros incarne la force vitale de ces soulèvements.
L’engagement politique de Jean-Jacques Lebel fait ici corps avec son engagement poétique et poïétique. «La science rassure, l’art, c’est ce qui trouble», écrivait Georges Braque. Antonin Artaud, quant à lui, dont le visage, les traits et la voix irriguent l’exposition, publia en août 1936, au Mexique, un article dont le titre pourrait bien faire figure d’exergue à «Soulèvements»: «L’anarchie sociale de l’art».

Artistes
Camillia Adami, René Alleau, Guillaume Apollinaire, Giuseppe Arcimboldo, Antonin Artaud, Johannes Theodor Baargeld, Gianfranco Baruchello, Charles Baudelaire, Hans Bellmer, Madeleine Berkhemer, Saby Bernard, Julien Blaine, W. Hallmann Blalla, Victor Brauner, Victor Bockris, Georges Brecht, André Breton, Elisa Breton, Mark Brusse, William S Burroughs, Carmen Calvo, Jean-Baptiste Carpeaux, Leonora Carrington, Bruce Conner, Bill Copley, William Coppley, René Char, Jean Crotti, Aloïse Corbaz, Eric Dietman, Otto Dix, Gustave Doré, Jean Dubuffet, Marcel Duchamp, Suzanne Duchamp, Charles Dreyfus, François Dufrêne, Viking Eggeling, Max Ernst, Erro, Esther Ferrer, Öyvind Fahlström, Robert Filliou, Alain Fleischer, Johann Heinrich Füssli, Allen Ginsberg, Jean Giorno, Georges Grosz, Félix Guattari, Brion Gysin, Raymond Hains, Bernard Heidsieck, Hannah Höch, Victor Hugo, J.M. Jambeaux, Asger Jorn, Pierre-Jean Jouve, Alan Kaprow, Jack Kerouac, André Kertész, Max Klinger, Greta Knutson, Adi Koepke, Klaustheuer Kopf, Pierre Klossowski, Tetsumi Kudo, Alfred Kubin, Arnaud Labelle-Rojoux, Wilfredo Lam Marie Laurencin, Rachel Laurent, Augustin Lesage, Boris Lurie, Baudet de Lury, Jean-Jacques Lebel, Augustin Lesage, Ghérasim Luca, Maximilien Luce, Jackson Mac Low, René Magritte, Alberto Martini, André Masson, Jonas Mekas, Michèle Métail et Louis Roquin, Henri Michaux, Louise Michel, Henri Miller, Pierre Molinier, Jacques Monory, Yoko Ono, Orlan, Peter Orlovsky, Nam June Paik, Laura Panno, Abel Pany, Jules Pascin, Ben Patterson, Serge Pey, Pablo Picasso, Francis Picabia, Daniel Pomereule, Raymond Queneau, Man Ray, Félicien Rops, Dieter Roth, Thomas, Rowlandson, Egon Schiele, Carolee Schneemann, Friedrich Schröder-Sonnenstern, Kazuo Shiraga, Jean Soulat/Maurice Boussus, Vassilikos Takis, Yves Tanguy, Jean Tinguely, Roland Topor, Tristan Tzara, Jacque Vaché, Paul Valéry, Vivant Denon, Kees Van Dongen, Ben Vautier (dit Ben), Jacques de la Villeglé, Wolf Vostell, Isabelle Waldberg, Sue Williams, Unica Zürn.

Publication
Catalogue de l’exposition Jean-Jacques Lebel, Soulèvements, La Maison Rouge, Privé 7, Paris, 2009, p. 90.