DANSE | SPECTACLE

Rencontres Chorégraphiques | Running Piece

08 Juin - 09 Juin 2019

Solo chorégraphique autour de la marche, de la course, du temps, et de tout ce qui fait l'urgence à avancer, Running Piece, de Jacques Poulin-Denis, tient la cadence. Et pièce pour un danseur et un tapis roulant, Running Piece dure en moyenne six ou sept kilomètres. Entre sur-place et infini.

Avec Running Piece (2018), le chorégraphe canadien Jacques Poulin-Denis (Cie Grand Poney) livre un solo hypnotique autour de la course. Co-créé avec le danseur — et interprète en alternance — Manuel Roque, Running Piece prend les traits d’un voyage sur place. Sur une scène pour partie plongée dans la pénombre, le danseur — Fabien Piché pour cette première française — interagit avec un tapis roulant. Le dispositif est simple ; la pièce élaborée. Les habitués d’Internet se souviendront probablement avoir vu, il y a quelques années, une courte vidéo dans laquelle un jeune homme, sur un tapis roulant, présentait cent types de marche. À cette typologie ludique mais fonctionnelle — 100 Ways to Walk, 2017, de Kevin Parry —, Running Piece oppose une danse chaotique, où le mouvement s’éloigne du caricatural. Et sur une composition sonore de Jacques Poulin-Denis, aux accents de transe électro, Running Piece emmène ses publics quelque part.

Running Piece de Jacques Poulin-Denis : danse sur tapis roulant

Bande de scène mouvante, le tapis roulant impose un rythme au danseur. Comme les doigts d’un DJ courant sur ses turntables [platines], les jambes du coureur répondent aux allers-retours du tapis par un mix souple et félin. Probablement influencé par l’expérience d’un accident ayant définitivement modifié son rapport à la marche, Jacques Poulin-Denis ausculte les jeux de jambes avec précision. Lumières striées structurant nettement l’espace de visibilité, Running Piece souligne également l’importance du rythme dans la sensation de déplacement. Et tandis que, concrètement, le danseur fait du sur-place, Running Piece trace pourtant bel et bien un chemin. Alambiqué certes, jonché de bonds et de faux bonds, d’allers et de retours, mais néanmoins orienté vers un but. Machine à voyager sans se déplacer, l’espace du tapis se réduit ainsi jusqu’à… Une forme d’infini. Avec un danseur qui n’a guère d’autre choix que celui d’avancer.

Du joggeur heureux à l’éternel retardataire : un rodéo spatio-temporel

Course à la performance, au sens figuré comme littéral, Running Piece s’empare du désir des individus à vouloir constamment aller de l’avant. Et que la perception du temps soit circulaire, stroboscopique ou linéaire, Jacques Poulin-Denis ausculte la dynamique de l’avancement. Du joggeur bien dans ses baskets à l’éternel retardataire. Tandis que les manipulations électroniques du tapis — par Samuel Saint-Aubin — transforment le solo en un curieux rodéo temporel. Où l’homme et la machine hésitent à faire corps. Où vont-ils ? Dans Jacques et son maître (1971), Milan Kundera termine la pièce sur un étrange dialogue. Tandis que Jacques demande à son maître de le conduire « en avant », celui-ci lui demande, embarrassé, « en avant, c’est où ? » Ce à quoi Jacques répond : « Je vais vous révéler un grand secret. Une astuce immémoriale de l’humanité. En avant, c’est n’importe où. »

Pour savoir où va Running Piece, il faudra aller à Mains d’Œuvres (Saint-Ouen), dans le cadre des Rencontres Chorégraphiques Internationales de Seine-Saint-Denis 2019.