ART | CRITIQUE

Isbn, 978-2-95402208-8-4

PAugustin Besnier
@05 Juil 2012

Le livre se visite ici pour ce qu’il est avant tout: un assemblage de matière, d’espace et de temps. Si aucune œuvre ne surprend vraiment, l’ensemble constitue un parcours cohérent, formellement réussi, traçant une ligne clairement déterminée.

Prenons un livre. Récupérons l’encre, entreposons les phrases, détachons les pages et empilons-les comme feuilles. Séparément, restituons le tout. C’est ainsi que Claire Morel manie les livres. Comme objets, non plus comme supports.

Le livre invisible, que les yeux traversent en plongeant dans la lecture, se visite ici pour ce qu’il est : un assemblage de matière, d’espace et de temps. De matière qui se sculpte, d’espace qui se déploie, de temps qui se déroule.
La série des Constellations (2011), ensemble de dix sérigraphies où s’embrouillent des phrases, des équations et des signes, autrement dit où se brouille du «texte», jusqu’à devenir image, introduit bien l’exposition. Rien de neuf dans la technique, mais une belle manière de livrer le contenu brut de l’écrit, opaque, d’autant plus visible qu’il devient illisible.

À cette concentration de l’espace-texte suit sa temporalisation dans la série Bartleby (2011). Quarante-huit exemplaires de la nouvelle de Melville sont alignés horizontalement, couverture noire refermée, à l’exception de trois exemplaires, ouverts sur trois instants d’une lecture entrecoupée.
Tel un long morceau de pellicule, ce «film» se parcourt en marchant, chaque livre devenant l’image d’un art que l’on sait — le scribe Bartleby en fit les frais — tragiquement reproductible.

À côté, ISBN 978-2-9540208-8-4 (2011) se présente comme un triptyque. Au sol, cinquante-quatre piles de feuilles blanches de formats et de hauteurs variables semblent prêtes pour l’impression, ou bien plutôt rendues à l’état vierge. Au mur, une longue surface d’encre noire, puis un livre rassemblant des centaines d’«achevés d’imprimer», ces fiches d’identité qui signalent le lieu et l’année d’impression d’un livre. Cet ensemble constitue la bibliothèque de l’artiste, ou plus exactement en restitue la matière et l’histoire. Au sens propre, cette bibliothèque se visite, se regarde et se feuillette, en l’absence de tous les ouvrages qui la composent.

Il n’est de toute façon pas question de lire dans cette exposition, pas même de déchiffrer quoi que ce soit, mais de buter sur tout ce qui sert habituellement de support de sens. C’est d’ailleurs cette expérience d’étrangeté que propose Laugh.mp3 (2008). Un livre rempli de symboles en tous genres retranscrit en lignes de code l’enregistrement d’un rire. De ce son immédiatement identifiable, signifiant au point d’être souvent communicateur, apparaît là une image parfaitement insensée, indéchiffrable, d’une longueur sans commune mesure avec l’éclat du rire.

Si aucune œuvre ne surprend vraiment, l’ensemble constitue un parcours cohérent, formellement réussi, traçant une ligne clairement déterminée. Il laisse surtout le sentiment qu’à toute une tradition analytique de la théorie littéraire peut vraiment répondre une poésie de l’objet.

Œuvres
— Claire Morel, ISBN 978-2-9540208-8-4, 2012. Ouvrage de référence et impression numérique sur papier. 19 x 12,6 cm.
— Claire Morel, ISBN 978-2-9540208-8-4, 2012. 1850,967388 m2, 74776 pages, 37388 feuilles de papier blanc 70 g/m² en 54 piles de formats différents. Dimensions variables.
— Claire Morel, Sans titre (37), 2009. 128 pages sérigraphiées, couverture sérigraphiée, édition brochée imprimée sur papier vélin 90g, tirage limité à 10 exemplaires numérotés et signés. 17,6 x 11,5 cm.
— Claire Morel, Bartleby, 2011. Ensemble de 48 livres. 17 x 9,5 cm chacun.
— Claire Morel, Sans titre (1795), 2009. 127 pages, couverture sérigraphiée, édition brochée imprimée sur papier vélin 90g, tirage limité à 40 exemplaires numérotés et signés. 17,6 x 11,5 cm.