ART | CRITIQUE - VIDÉO

Isaac Julien

PMuriel Denet
@12 Jan 2008

Avec Isaac Julien, artiste londonien d’origine antillaise, le cinéma, en tant qu’instrument de domination, est déconstruit, débridé, mixé : transformé en vecteur de la créolisation du monde.

Le déroulement et la durée cinématographiques, les fils invisibles qui relient les images, entre le passé et le présent, l’ici et l’ailleurs, le réel et l’imaginaire, servent à Isaac Julien, artiste londonien d’origine antillaise, à un somptueux tissage.
Les trames entrecroisées, documentaires et fictionnelles — suspense, science-fiction, films ethnographiques, d’actualités, voire documentaires sur les tournages eux-mêmes — font apparaître des motifs, qui se contaminent. Le cinéma se créolise.

Juxtaposés ou face à face, plusieurs écrans de grandes dimensions sont de plain-pied avec les spectateurs. La bande son, sans parole, nette et envoûtante, imprime sa dimension dramatique au transport cinématographique.
De multiples actions, souvent aussi anodines que la marche, et des paysages, sauvages et grandioses, s’entremêlent, sans dénouement. Le Fantôme créole possède un don d’ubiquité merveilleux. À la fois lumière aveuglante du sud subsaharien et du grand nord polaire, il convoque des contrastes chatoyants de chaud-froid, entre terre ocre, et nacre glacé. Une femme noire, à l’allure altière, marche dans l’immensité bleutée du nord, alors qu’autour de la Place des Cinéastes, à Ouagadougou, tourne une circulation hétéroclite et bariolée. Comme une métaphore de ce cinéma, qui, d’instrument de domination, déconstruit, débridé, mixé, devient un vecteur de la créolisation du monde.

Ainsi Baltimore : une afro-cyborg, sosie d’Angela Davis, semble avoir pour mission de neutraliser Melvin Van Peebles, réalisateur culte de la Blaxploitation. Les décors en sont des lieux chargés d’histoire (un musée d’art ancien et une bibliothèque), et de stéréotypes de la culture populaire (un musée Grévin des personnalités du monde noir). Des cultures déterritorialisées s’entremêlent, et se reterritorialisent, désormais sans attache, par le truchement, fluide et mouvant, du cinéma d’action américain. Pour «une résultante imprévisible» (Édouard Glissant).

Fantôme créole, 2005. 4 bétas numériques couleur, son 5+1. 23min27s.
Baltimore, 2005. 3 bétas numériques couleur, son 5+1. 11min36s.

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