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Isaac Julien. Baltimore

PBarbara Le Maître
@12 Jan 2008

Avec Baltimore, les films de Griffith sont peut-être les seuls à pouvoir susciter ce trouble particulier lié à l’apparition d’un espace filmique autrement normé — cela suffit à dire l’importance du cinéma d’Isaac Julien.

Face à ces images mouvantes déployées sur trois écrans, on pourrait revenir sur la question du support de l’œuvre, de son unicité ou encore de la spécificité de son contexte de réception, s’interroger sur l’absence de générique aussi bien que sur la présence d’extraits photographiques dans une pièce adjacente et, au final, préférer les termes d’installation, d’art contemporain, etc.
Reste que, même montré dans une galerie le seul temps d’une exposition et (re)doublé d’images fixes, ce que nous voyons est d’abord un film, et non des moindres. Baltimore est donc avant toute autre chose un pan de cinéma, dans lequel deux personnages énigmatiques — Melvin Van Peebles, auteur du célèbre Sweet Sweetback’s Baadassss Song et une jeune femme noire armée — déambulent dans différents musées (Walter Art Museum, Contemporary Museum et The Great Blacks in Wax Museum).

Réalisateur du merveilleux Vagabondia, diffusé entre ces mêmes murs il y a peu, Isaac Julien soulève ici un problème esthétique général, en des termes typiquement cinématographiques : soit le problème de la révocation du point de vue unique, concomitant de l’éclatement instantané de l’espace filmique (multiplicité des lieux et des personnages, souvent montrés sous plusieurs angles à la fois) et de la dispersion de la représentation (fractionnée et librement distribuée sur trois écrans).

Ce problème a son histoire, laquelle relève en partie de l’histoire des formes filmiques — en partie seulement, car la réflexion sur le point de vue, et en particulier sur la combinaison entre différents points de vue dans une seule représentation, traverse toute l’histoire de la peinture.

Dans une perspective très éloignée — entre autres choses, en l’absence de cette préoccupation pour le peuple noir américain qui constitue l’un des principaux enjeux du film d’Isaac Julien —, Abel Gance avait déjà démultiplié l’écran de projection, de façon à organiser une confrontation entre différents points de vue (Napoléon, 1927).
Invention d’un montage fondé sur la juxtaposition autant que sur la succession des plans ; mise en œuvre d’une simultanéité susceptible de compliquer et parfois de contrarier l’écoulement linéaire du film ; par suite, rupture de la pseudo continuité du ruban filmique.
Plus tard, précisément contraint de maintenir une apparence de continuité, le cinéma classique préfèrera diviser l’écran plutôt que le démultiplier — dans cette optique, le split-screen doit être considéré comme un compromis avantageux. Plus tard encore, c’est de toute évidence le cinéma expérimental, celui de Paul Sharits par exemple, qui approfondira de façon systématique les recherches autour de la multiprojection.

Au-delà de ces questions d’historicité, si Baltimore est tellement remarquable, c’est sans doute en raison du rapport fluctuant, aléatoire, instauré entre les images (vagabondes) et les écrans : il y a toujours trois plans et trois écrans côte à côte, mais aucune assignation stricte des uns aux autres. Les écrans accolés jouent tantôt comme des cadres aux frontières poreuses entre lesquels les images circulent, tantôt comme des cellules autonomes aux bordures étanches, infranchissables.

Un personnage peut apparaître sur la gauche, glisser ensuite d’écran en écran pour se retrouver à droite, et vice-versa. Cependant, il arrive aussi que le personnage (et avec lui l’image, la portion d’espace délimitée) saute directement d’un bord à l’autre de la surface de projection sans passer par l’écran du milieu — lequel opère alors à titre de hors champ.

Le montage par juxtaposition, ainsi que la circulation imprévisible des images sur (ou entre) les écrans, tout cela a au moins une conséquence majeure : le système de raccords d’ordinaire en vigueur au cinéma est abrogé, et l’espace filmique, profondément renouvelé. Les films de Griffith sont peut-être les seuls, avec celui-ci, à pouvoir susciter ce trouble particulier lié à l’apparition d’un espace filmique autrement normé — cela suffit à dire l’importance du cinéma d’Isaac Julien.

Baltimore, 2002. Projection : vidéo couleur sur 3 écrans, 11’26.