ART | CRITIQUE

Iron

PLaurent Perbos
@08 Fév 2008

Pour sa sixième exposition chez Yvon Lambert, Carl André investit l’espace de ses sculptures minimalistes pour le révéler autrement. En conviant les visiteurs à arpenter les deux pièces de la galerie, il les invite à prendre conscience du lieu qui les entoure, à le mesurer et à l’habiter le temps de leur déambulation.

Les néons nous renvoient la lumière crue et la blancheur stérile des murs sur lesquels rien n’est accroché. On cherche du regard l’oeuvre de l’artiste. Notre oeil scrute les parois, sans succès et pour cause. Les quatre concepts majeurs que l’on retrouve dans l’ensemble des productions de Carl André sont à nouveau convoqués: l’emploi du matériaux brut, la composition modulaire, la platitude, et la sculpture comme lieu. Il nous faut donc baisser la tête pour apercevoir enfin, aux quatre coins de la salle, des assemblages de plaques métalliques.

Carl André utilise ici, pour la première fois, de minces carrés de fer. Cette série de combinaisons se présente sous le titre Iron, référence à l’archétype du héros technologique du même nom, personnage de comics des années 60.
Fidèle aux “préceptes” érigés par le mouvement minimaliste défini par un langage de formes réduit, une production sérielle, l’utilisation de matériaux usinés et des procédés de productions industriels, Carl Andre rend hommage au courant artistique dont il est l’une des dernières figures.

L’intervention exclusive de la machine dans la fabrication de l’oeuvre exclut ici, une fois encore, tout sentiment humain et tout affect. Son installation est même reléguée au personnel de la galerie afin de mettre une distance supplémentaire entre l’artiste et le “produit” manufacturé.
Pas de technique ni de savoir-faire particulier qui nous renverraient aux gestes traditionnels des sculptures d’un autre temps. L’artiste n’est pas l’auteur d’un acte qui va infléchir la matière et l’imprimer d’une intention particulière.  Il demande simplement au spectateur de se focaliser sur les qualités esthétiques du matériau usiné  de la façon la plus neutre possible.
En évoquant Iron Man, super héros à l’armure infaillible, il fait l’éloge des caractéristiques premières des éléments qu’il utilise et met en avant des notions de masse, de pesanteur, de densité.

Si la modulation de chaque assemblage intervient aussi dans les variations de couleurs dues à la découpe et à l’oxydation du matériau, elle est surtout effective dans le nombre d’éléments agencés au sol.

La première sculpture en entrant à droite est composée de 36 carrés (6 x 6)  de même taille et de même épaisseur qui forme une figure géométrique elle-même carré. A gauche, dans le coin opposé, un principe identique dessine une forme semblable bien que plus grande ( 7 x 7).
Ce procédé est ainsi réitéré dans l’ensemble de la galerie et nous amène à longer les murs de manière quasi-chronologique. Nous devenons des géomètres, sensibles au plan, au nivellement et aux dimensions de salles vides, mises à notre disposition.

Nous sommes invités à marcher autour et sur les sculptures afin de les marquer de la résonance de nos pas. Nous donnons le ton et comme le précise l’artiste à propos de cet ensemble «on peut l’assimiler à celui d’un piano — sur lequel ou avec lequel j’ai composé une partition. Comme je n’attache pas les éléments entre eux, d’autres sont libres de composer leurs partitions sur ce piano de mon invention».

Carl André conçoit que son travail est avant tout celui d’un regard et qu’il puise son inspiration dans les objets qu’il croise dans la rue. Nous prenons un instant sa place et en tant que passant attentif nous mesurons l’importance de notre visite. C’est l’espace qui détermine l’oeuvre et qui fusionne avec elle pour devenir une de ses composantes essentielles. Nous ne sommes plus de simples observateurs nous entrons au coeur de l’oeuvre pour mieux la révéler.

Ancrées au sol, les sculptures de l’artiste n’en révèlent pas moins une certaine hauteur au sens géométrique du terme. Ces carrés sont les bases virtuelles de piliers  invisibles, des fondations imaginaires. Il est vrai qu’une des caractéristiques marquante du travail de Carl Andre est la “mise à bas” de la verticalité de la sculpture pour la transformer en lieu et non plus en simple objet exposé.

Mais c’est elle, malgré son épaisseur réduite, qui fait vivre le lieu et qui l’habite de sa présence, qui l’élève. «Je ne fais, dit l’artiste, que poser la Colonne sans fin de Brancusi à même le sol, au lieu de la dresser vers le ciel».
C’est ainsi que l’on peut imaginer la continuité de son travail, une évolution infinie, tributaire de nos déplacements et d’espaces sans cesse renouvelés par des installations modulées par la présence des visiteurs.

Carl André
3rd Iron Square, 2007. Plaques de fer de 10 x 10 cm assemblées. 30 x 30 cm.
6th Iron Square, 2007. Plaques de fer de 10 x 10 cm assemblées. 60 x 60 cm.
10th Iron Square, 2007. Plaques de fer de 10 x 10 cm assemblées. 100 x 100 cm.
13th Iron Square, 2007. plaques de fer de 10 x 10 cm assemblées. 130 x 130 cm.

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