DANSE | INTERVIEW

Interview de Tatiana Julien et Pedro Garcia-Velasquez

Tatiana Julien et Pedro Garcia - Velasquez présentent  au Théâtre de la Cité internationale leur opéra chorégraphique, Initio. Paris Art publie l'entretien qu'ils ont accordé à Stéphane Bouquet lors de la création de cette pièce.

Stéphane Bouquet : Le spectacle s’est d’abord appelé Arioso. Maintenant il s’appelle Initio. Pourquoi ce changement ?

Tatiana Julien : Le genre de la pièce s’est défini petit à petit. Je voulais qu’on sente l’importance de la musique dès le titre. L’arioso est une pièce pour soliste, entre le récitatif et l’aria. À l’origine, l’idée était de faire une pièce pour un chanteur et cinq danseurs. Mais lorsqu’on a commencé à travailler sur la présence des danseurs, on s’est rendu compte que même s’ils ne chantaient pas, mais bougeaient, c’étaient quand même des personnages.

Pedro Garcia-Velasquez : Pour organiser tous ces personnages, nous avons eu recours à une histoire, une dramaturgie, et finalement à un livret. C’est devenu un opéra, un opéra pensé pour n’être déployé pas seulement par la parole mais aussi par la danse. Un opéra chorégraphique.

Avez-vous écrit vous-même le livret ?

Pedro Garcia-Velasquez : Nous avons construit un argument abstrait, notamment en nous appuyant sur les remarques de Lévi Strauss qui constatait qu’il existe des formes symboliques qu’on retrouve dans des cultures très différentes, des cultures qui n’ont jamais eu de contact entre elles, et nous avons confié cet argument à Alexandre Salcède, en l’accompagnant d’une série de contraintes : il devait écrire une histoire simple, qui puisse être racontée par les corps.

Tatiana Julien : Il devait respecter aussi un certain nombre de thématiques : la poétique du vide, un état d’intériorité abstraite, des êtres en état de réceptivité, de recueillement, plutôt que de possession. J’avais envie avec ce spectacle de donner matière au vide. Il me semble que cette matière du vide était autrefois occupée par les dieux ou Dieu et j’ai cette utopie de croire que les théâtres portent encore en eux quelque chose de sacré, qu’ils ont remplacé les lieux de culte.

Pedro Garcia-Velasquez : Les arts ont endossé le rôle des mythes dans nos sociétés sécularisées.

Et quel genre d’histoire raconte le livret ?

Tatiana Julien : Le livret rassemble une problématique qui est commune au travail de Pedro et au mien : le lieu. Le lieu perdu, le lieu dévasté, le lieu qui se vide.

Pedro Garcia-Velasquez : Dans le livret, quelqu’un part en quête d’un lieu sacré où s’adonner à l’aventure particulière et étrange qui consiste à adorer un dieu. C’est le chanteur. Et puis il est suivi par une communauté qui le vénère jusqu’à ce que l’affrontement final change la donne.

Tatiana Julien : Les communautés sont toujours en quête d’un lieu pour s’établir, pour construire un temple et Alexandre Salcède propose dans son livret de penser que les activités humaines sont aussi lisibles sur un plan spirituel. On ne chasse pas seulement le gibier pour se nourrir mais pour glorifier un dieu ; on cherche aussi un abri pour se protéger de l’orage intérieur qu’on appelle la violence

Pedro Garcia-Velasquez : Et le livret présente la violence comme totalement fondatrice. À la fin de l’opéra, l’Ermite rencontre la Sybille et pour prendre le pouvoir, s’approprier le temple, il la lapide.

Quelle forme prend la danse dans cet opéra chorégraphique ?

Tatiana Julien : La question est : comment un danseur peut-il devenir un personnage sans tomber dans un langage chorégraphique qui soit de l’ordre du ballet ou de la pantomime. C’est pour cela que j’ai eu envie de travailler sur le vide. Une danseuse joue un personnage de femme violée. Elle arrive fragile et écorchée et travaille à créer le vide autour d’elle, comme si elle était emportée par un tourbillon malgré sa fixité. Lâcher le sternum c’est déjà être envahi de tristesse et de lourdeur. Ce que j’espère des danseurs c’est qu’ils puissent s’ouvrir à l’imaginaire et à l’intériorité, qu’ils puissent se mettre en état d’accueil, qu’ils accèdent à une nouvelle intériorité de l’ordre de la prière.

Pedro Garcia-Velasquez : Nous avons composé un petit dictionnaire des symboles, une petite mythologie privée et ça donne une série de moments ritualistes ou ritualisants. Un rapport à l’univers et au mouvement des planètes, des girations qui sont conditionnées par des mythes circulaires, des formes triangulaires qui s’imbriquent les unes dans les autres.

Et la musique ?

Pedro Garcia-Velasquez : C’est un opéra de chambre pour six instruments : clarinette, saxo, violon, violoncelle, contrebasse et synthétiseur. La musique part du texte, ce qui est souvent le cas quand on écrit des opéras, mais ici la parole n’est pas primordiale. L’écriture vocale varie donc selon les scènes. Parfois, la voix vient à l’avant et parfois elle est prise dans la masse instrumentale. L’histoire alors se raconte en musique et en danse. Les deux personnages principaux sont l’Ermite et la Sybille et j’ai eu envie qu’ils soient les deux faces d’une même pièce. Selon l’Ermite, le corps et l’esprit sont irrémédiablement séparés. Pour la Sybille, au contraire, le monde c’est Dieu, il n’y a pas de séparation possible. À l’Ermite, j’ai associé trois facettes : une facette pré-verbale, où l’expressivité est en deçà du langage ; une facette plus définie et plus verbale ; une facette plus lumineuse enfin qui sera aussi la musique de la Sybille et qu’on retrouvera à la fin.

Et la musique a-t-elle une filiation ?

Pedro Garcia-Velasquez : C’est une musique contemporaine, qui fait attention aux perceptions et aux sensations. Ce n’est pas la musique très intellectuelle des années 50. C’est la raison pour laquelle j’utilise un synthétiseur issu de la culture pop des années 80, pour élargir et moderniser la palette. Et la musique du synthé, je l’explore dans toutes ses dimensions, entre l’aspect très festif et rythmiquement simple des boîtes de nuit et des nappes de sons beaucoup plus élaborées.