ART | INTERVIEW

Fables, Formes, Figures: interview d’Emmanuel Van der Meulen et de Raphaël Zarka

Si leurs chemins se sont souvent croisés à l'École nationale supérieure des beaux-arts de Paris lorsqu'ils étaient étudiants, ou plus tard quand ils ont été pensionnaires à la Villa Médicis de Rome, Raphaël Zarka et Emmanuel Van der Meulen n'avaient jamais encore exposé ensemble. C'est désormais chose faite avec « Fables, formes, figures », une exposition inédite à la Maison d'Art Bernard Anthonioz à voir jusqu'au 13 mai 2018. Rencontre avec les artistes. Propos recueillis par Claire Nini.

Quel est le sens du titre de l’exposition « Fables, Formes, Figures » que vous empruntez à l’historien d’art André Chastel ?

Emmanuel Van der Meulen. Le titre de Chastel renvoie à notre expérience romaine à la Villa Médicis et à notre intérêt commun pour l’art ancien. Le titre de cette anthologie nous a semblé intéressant car il situe la question de la forme entre deux éléments plus mystérieux qu’il nomme « fables et figures ». Pour créer il faut se raconter des histoires : c’est le sens du mot « fable ». Une forme qui raconte une histoire serait une figure.
Autrement dit : une figure serait une forme portée par une fable. Ce titre signifie que l’histoire de l’art raconte aussi des histoires. On s’autorise à penser qu’il y aurait peut-être une grande part d’affabulation dans l’Histoire de l’art. Je continue à la raconter avec une sorte de doute. Et si l’Histoire de l’art moderne n’était  finalement qu’une grande fable ?

Qu’est-ce qui a présidé au choix des œuvres de l’exposition ?

Emmanuel Van der Meulen. C’est un assemblage d’œuvres plutôt récentes. Pour ma part, je présente des tableaux de l’année dernière et de cette année. Cette exposition a pour particularité d’être une exposition d’artistes sans commissaire: elle n’est pas un prétexte pour illustrer une thèse. Au contraire, les œuvres sont montrées dans leur nudité conceptuelle, sans discours extérieur. Ce sont les œuvres elles-mêmes qui ont des choses à dire. Nous n’avons pas pensé cette exposition comme un projet mais plutôt comme un endroit, un temps pour montrer nos œuvres et rien d’autre. Cette confrontation entre la sculpture et la peinture permet de mettre en avant la matérialité des choses et leur réalité. Il s’agit tout simplement de rendre compte de ce que peuvent être la peinture et la sculpture.
Raphaël Zarka. C’est une exposition dialoguée. On retrouve une certaine forme de connivence entre deux artistes qui se rencontrent. Il était évident que nos œuvres avaient quelque chose à s’apporter mutuellement. J’ai toujours été très intéressé par les expositions en duo qui permettent un éclairage particulier sur deux pratiques, deux intentions artistiques.

Comment les peintures d’Emmanuel Van der Meulen dialoguent-elles avec les sculptures de Raphaël Zarka et inversement ? Quels sont les points de convergence, ou au contraire de rupture entre vos deux démarches artistiques?

Emmanuel Van der Meulen. L’exposition montre certaines convergences, mais en fait elles illustrent l’écart qui sépare nos pratiques. Evidemment nous interrogeons tous les deux le passé et l’histoire des formes. Le doute à l’égard de la modernité nous associe et nous différencie car nous ne doutons pas de la même façon ni des mêmes choses.

Raphaël Zarka. Notre usage des sources historiques est différent. Dans mon cas les sources sont un matériau alors que pour Emmanuel pas du tout, même si sa peinture suppose énormément de lectures.

Qu’est-ce qui vous inspire dans la pratique de l’autre ?

Emmanuel Van der Meulen. Ce qui m’a frappé immédiatement dans le travail de Raphaël c’est son regard sur la réalité. Dans la série Les Formes du repos (2000), il trouve la sculpture dans le réel. Le réel tel qu’on le voit est informé par l’histoire des formes. Raphaël actualise les formes au regard des traités historiques qu’il collectionne.

Raphaël Zarka. Le formalisme dans la peinture d’Emmanuel est une qualité. Moi je suis un formaliste frustré ! Même s’il y a un fantasme de peinture chez moi, je suis incapable d’organiser l’apparition de cette texture et de ce matériau qu’est la peinture. Quand je regarde un tableau d’Emmanuel je repense instantanément à des pavements ou à des mosaïques romaines. Ce que je vois dans sa peinture c’est qu’Emmanuel a inventé la pierre !

Vous avez déclaré que le passé qui vous intéresse est contemporain. Que signifie cet oxymore « passé contemporain »?

Emmanuel Van der Meulen. J’aime assez la formule de « passé contemporain » car il n’existe pas de pratique artistique qui ne soit pas une forme d’anachronisme à un moment ou un autre, soit parce qu’elle anticipe des choses, soit parce qu’elle retourne en arrière. On retrouve toujours ce mixte entre passé et futur.

Raphaël Zarka. Je suis très attaché à cette question de l’anachronisme. Daniel Arasse dans ses textes parle du danger de l’anachronisme en Histoire de l’art, mais selon moi, il n’y a pas de danger. Au contraire, c’est un outil extraordinaire pour créer de nouvelles formes qui s’inscrivent dans la contemporanéité.

La géométrie est très présente dans vos œuvres, comment l’expliquez-vous ?

Emmanuel Van der Meulen. L’accident plus que la géométrie structure mes tableaux. La géométrie permet d’organiser ce qui est apparu. Cette exposition confirme mon intérêt pour l’apparition dans le travail de peinture. Dans ce sens le formalisme se résume aux conditions d’apparition de la forme.
Raphaël Zarka. La géométrie ne serait que la mise en scène de l’accident. La géométrie prédispose également à une certaine forme d’intemporalité.

Vous avez qualifié l’exposition à la MABA d’« exposition domestique ». Qu’entendez-vous par là?

Raphaël Zarka. Oui effectivement, l’échelle de l’exposition est domestique. Il y a un parcours assez linéaire, on passe d’une salle à l’autre qui sont des pièces de la maison. J’ai un réel plaisir à travailler dans des lieux qui sont déjà compartimentés. Je déteste cette idée des grands plateaux où il faut organiser son espace d’exposition. Ici le cloisonnement est imposé par l’architecture de la maison. Nos œuvres respirent.

Emmanuel Van der Meulen. On s’est senti un peu comme chez nous. Le montage de l’exposition s’est étendu dans le temps donc à force nous étions familiers des lieux. Cela vient aussi de la proximité de mon atelier qui est dans les jardins de la MABA. La maison raconte une histoire comme dans le roman La Joie de Bernanos où il y a un chapitre par pièce. La dramaturgie du livre se coule dans la structure de la maison. Les salles en enfilade nous ont permis d’articuler notre narration de manière assez précise, et reste effectivement à échelle humaine. Nous n’avons pas surjoué les dimensions dans cet espace ! Le récit est induit par les lieux. On peut imaginer entendre une histoire du début à la fin.

Enfin, cette première exposition en binôme vous donne-t-elle envie de poursuivre ce dialogue ? Avez-vous d’autres projets dans ce sens ?

Emmanuel Van der Meulen. Personne n’avait eu l’idée de nous associer jusque là, donc si on veut donner suite, à nous de prendre les choses en main !

Raphaël Zarka. L’envie est évidemment là car nous n’avons absolument pas épuisé les possibilités et principalement pour des raisons spatiales. Un autre espace créerait d’autres types de relations, de confrontations… Il n’y a pas de suite de prévue concrètement. Cette exposition n’a pas été conçue pour tourner. En revanche, je serais ravi qu’un commissaire ou qu’une tierce personne nous pousse encore un peu plus loin dans les possibilités de dialogues !

AUTRES EVENEMENTS ART