ART | CRITIQUE

Inside

PFrançois Salmeron
@29 Oct 2014

«Inside» propose au spectateur de s’immerger dans des œuvres et des installations, de les explorer, d’y déambuler, afin de mieux se replonger en soi et de sonder sa propre intériorité. L’enjeu consisterait donc à tisser une dialectique entre l’intérieur et l’extérieur, et à voir si l’un peut trouver sa juste traduction dans l’autre.

L’exposition collective «Inside» se pense comme un parcours initiatique où le spectateur, voyageant dans les limbes du Palais de Tokyo où l’attendent des installations et des dispositifs vidéo, part à la découverte de soi. D’immenses tentacules de scotch se déploient dans le hall d’entrée, nous menant bientôt vers une inquiétante forêt de carton que nous aurons à traverser comme dans un conte ou, plus angoissant, comme dans un film d’épouvante. La forêt demeure effectivement un lieu effrayant dont les bruits et les rumeurs activent nos peurs les plus secrètes. C’est donc un lieu où nous projetons nos phobies, et où nous pourrons également tenter de les affronter et de les surmonter définitivement — si tant est que l’on parvienne à tracer notre propre chemin parmi les arbres et les branchages, et à nous échapper de cette forêt où les monstres issus de notre imaginaire rôdent.

La vidéo Sounds from Beneath de Mikhail Karkis et Uriel Orlow peut aussi apparaître comme une introduction à la suite de l’exposition, terrain sombre, immense et inconnu, dans lequel nous nous engouffrons. Cette œuvre présente une chorale d’anciens mineurs imitant les bruits de la mine où ils travaillaient et des entrailles de la Terre. Il s’agit de rendre compte de la réalité d’un site caché, enfoui, souterrain. Les notes de musique, immatérielles mais perceptibles, provenant du fond de la gorge des choristes, tentent ainsi de retranscrire tout un paysage minéral, cahoteux, traversé de crevasses, investi par les machines.

Dove Allouche nous plonge lui aussi dans un monde ténébreux avec ses photographies noir et blanc représentant des sources souterraines, sorte de paysages inquiétants ou de grottes fantastiques. Cet univers aux tonalités sombres se prolonge avec Marc Couturier, qui a recouvert de graphite les quatre murs d’une salle de l’exposition, signe d’une obsession intérieure se muant en un geste frénétique, répétitif, incontrôlable.

Plus ludique, Marcius Galan joue les illusionnistes avec l’installation Diagonal Section. Il dresse face à nous un obstacle invisible, qui nous donne l’impression de nous retrouver face à une vitre sur laquelle nous risquerions de buter. L’artiste nous invite en fait à franchir cette vitre imaginaire, et à nous retrouver de l’autre côté de la psyché, afin d’explorer un monde imaginaire, à l’instar d’Alice aux pays des merveilles, et de découvrir les contrées inconnues qu’abriterait notre âme.

«Inside» nous propose également de nous confronter à des espaces confinés ou démesurés. Par exemple, Abraham Poincheval se livre à une expérience autarcique tout à fait étonnante. Il se filme en train de vivre dans le ventre d’un ours empaillé, tel Jonas englouti dans l’estomac de la baleine. Solitaire, coupé du monde, il continue pourtant le train-train de son existence dans cet abri improbable et minuscule, se préparant du thé avec une bouilloire ou mangeant une galette.
L’immense structure hybride de Peter Buggenhout nous plonge quant à elle dans un univers anarchique et surréaliste où s’entassent du bois, du polystyrène, de la tôle ou du métal, formant un impressionnant bric-à-brac. On déambule dans les méandres de cette architecture, sorte de labyrinthe dévasté, balayé par la soufflerie de châteaux gonflables éventrés.

«Inside» explore encore les espaces de création où les artistes donnent libre cours à leur imagination et extériorisent leurs pensées. Mark Manders ouvre les portes d’un atelier d’artistes, comme si nous avions enfin l’occasion d’accéder à cet espace habituellement inaccessible à la foule et à nos regards indiscrets, où le démiurge cache précieusement les secrets de ses compositions et de ses coups de pinceau. Des bâches déployées jusqu’au sol abritent des sculptures et des blocs d’argile humide. En fait, il semblerait que la plupart des installations présentées dans «Inside» présupposent que l’œuvre est la traduction matérielle d’un intellect, d’une idée, d’une représentation ou d’une image mentale préexistante. L’œuvre ne serait donc que la concrétisation d’un sentiment propre à l’artiste, d’un état d’âme, d’une conviction personnelle.

Mais doit-on nécessairement penser notre intériorité suivant un modèle spatialisant, réduisant l’intime et le psychique à un espace interne, à une étendue cachée, repliée? Ne risque-t-on pas alors de manquer la spécificité du psychique en le pensant systématiquement en des termes physiques? «Inside» ne semble malheureusement pas aborder cette question, et se contente de penser le psychique comme un espace à appréhender, dans lequel on peut voyager et même entamer une véritable «odyssée».
En ce sens, les sculptures de marbre de Ryan Gander, rappelant les drapés de l’art classique, représentent des objets inconnus (on devine seulement un parapluie) recouverts d’un voile impossible à lever. Elles matérialiseraient donc une certaine conception de l’intériorité ou de l’intimité: ce qui est tenu dissimulé, ce que l’on masque derrière l’apparence, et qui reste inaccessible au regard d’autrui, tel un mystère impénétrable, et qui correspondrait à ce que la philosophie analytique désigne sous l’expression de «mythe de l’intériorité».

Deux vidéos aux dispositifs assez peu grandiloquents mais à la portée symbolique forte se font écho. D’une part, dans La Boxe, Ion Grigorescu se filme en train d’affronter son double. La vidéo a été réalisée clandestinement chez lui, sous le régime communiste roumain. Elle peut illustrer nos luttes intestines, les démons et les contradictions qui nous rongent et contre lesquelles on résiste. Elle peut aussi incarner les deux personnalités qu’abrite un individu sous un régime dictatorial: un personnage public, lisse et policé (le moi social), et un personnage intime, secret, avide de liberté et débordant d’aspirations (le moi profond).
D’autre part, L’Homme qui tousse de Christian Boltanski matérialise nos luttes intérieures les plus violentes, qui se matérialisent ici par des quintes de toux déchirantes et des vomissures ensanglantées mettant mal à l’aise son spectateur.

La vie intérieure est abordée avec plus de poésie et de délicatesse avec No Reason Why de Hu Xiaoyuan, où un cocon entame sa longue mue, alors que l’installation vidéo Exorcise Me de Sookoon Ang présente également l’âge de l’adolescence comme une métamorphose, une quête anxieuse de sa personnalité. Si ces références paraissent assez attendues, d’autres artistes proposent des pistes de réflexion plus originales.

Par exemple, Berdaguer et Péjus s’inspirent de dessins d’arbres réalisés lors de tests psychologiques, à partir desquels les spécialistes déduisent l’état mental de leurs patients. Ils transforment alors ces dessins en sculptures pour composer un paysage psychique d’un blanc immaculé.

Andro Wekua et Bruce Nauman explorent chacun les limites de la claustrophobie. L’un encastre la tête d’un mannequin dans une maison. L’autre nous enferme dans une salle vide où résonne une voix irritante nous exhortant de nous en aller. Valia Fetisov nous cloitre enfin dans une pièce où nous sommes placés sous vidéo surveillance, et dans laquelle nous resterons coincés si l’on ne trouve pas la solution nous permettant de nous échapper. Elle teste ainsi notre capacité à résister au stress dans un environnement anxiogène et sécuritaire.

La maison, comme lieu de l’intime, se trouve enfin malmenée. Stéphane Thidet orchestre un orage tropical à l’intérieur même d’une maison de bois. Il crée une confusion entre l’intérieur et l’extérieur car désormais, ce n’est plus l’extérieur environnant qui est en proie aux intempéries mais notre propre foyer. Le sentiment de sécurité et de protection que nous procure notre toit, lorsque l’on regarde la pluie tomber par la fenêtre par exemple, se trouve mis à mal.

Patrick Jolley et Reynold Reynolds transforment quant à eux l’espace douillet et rassurant du foyer familial en un étrange huis-clos étouffant en proie aux flammes, où les habitants demeurent indifférents et aveugles les uns aux autres malgré la catastrophe.
Mentionnons en dernier lieu la vidéo For the Game of Tag d’Artur Zmijewski, filmant des adultes nus dans des sous-sols. Une fois le sentiment de honte dépassé, un jeu de trappe-trappe débute entre les protagonistes. Or le générique de fin nous apprend que les séquences ont été tournées soit dans des caves de maisons, soit dans d’anciennes chambres à gaz nazies. Un grand malaise s’empare alors du spectateur: l’amusement ne devrait-il pas être banni de lieux aussi douloureux où les individus furent déportés et assassinés? Le régime nazi n’est-il pas la négation même de l’intériorité de l’individu, comme le soulignait Hannah Arendt, empêchant chacun de penser, de juger et de réfléchir par soi-même pour mieux se soumettre à des règles criminelles?

Oeuvres

– Numen / For Use, Tape Tokyo, 2013
– Marcius Galan, Three Sections, 2010
– Stéphane Thidet, Sans titre (Le Refuge), 2007
– Mike Nelson, The Exorcism (of both the public and the private), 2014
– Mark Manders, Argile Silencieuse (détail), 2014
– Peter Buggenhout, On Hold, 2014
– Christophe Berdaguer et Marie Péjus, E.17 Y.40 A.18 C.28 X.40 0.13,5 (détail), 2014
– Sookoon Ang, Exorcise Me, 2013