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Infinitâ

Curiosité esthétique d’une chorégraphe coréenne — Sen Hea Ha, enfant de la balle qui danse depuis l’âge de quatre ans — la pièce en 15 parties Infinitâ, avec son accent circonflexe pas très orthodoxe (ni latin, ni italien) sur le « a », prend comme point de départ les études pour piano de l’Austro-hongrois György Ligeti, un « ami » qui l’a encouragée, animée et qui, selon elle, lui « a permis de mettre en image sa musique avec la danse. »

Et il est vrai que, malgré les qualités intrinsèques des compositions néo-classiques (ou post-romantiques) de Ligeti, pionnier, par ailleurs, de l’électronique et de l’avant-garde la plus audacieuse, la danse est, par moments, comme écrasée par elle, sans réelle nécessité. Il faut dire que la musique n’est pas éthérée comme celle d’un Debussy, évidente, comme celle de Satie, cyclique et rassurante, comme celle de Colin McPhee, « cristalline », comme celle de Liszt : l’instrumentiste, Pierre-Laurent Aimard, tape, plus souvent qu’à son tour, de façon sauvage sur son Steinway. De plus, l’enregistrement est diffusé (sur bande, ou sur CD, ou sur disque dur) le volume à fond la caisse. Du coup, l’ « audience » ne peut qu’apprécier les trop rares passages silencieux du spectacle dans lesquels s’expriment seulement les danseurs issus, étrangement, de la troupe… javanaise du Surakarta Dance Theatre.

Malgré quelques réserves — soumission de la danse à la musique, contreplacage culturel, conception diplomatique de l’art, exotisme à rebours, impérialisme de la danse « contemporaine » camouflé en « métissage », etc. —, le résultat de la petite entreprise multinationale ou multikulti de Miss Sen Hea Ha est fort intéressant. Il faut dire que les danseurs sont tous excellents, d’une souplesse et d’une adresse remarquables, qu’ils maîtrisent non seulement leur affaire, la danse, mais également la pantomime et la comédie. Qu’ils ont le sens du grotesque et qu’ils font preuve de maîtrise technique dans les parties acrobatiques. Épatants individuellement (il y a la femme rondouillette et facétieuse, par ailleurs très bonne chanteuse, le jeune casse-cou, le clown, le danseur plus âgé, virtuose absolu et crack de la contorsion…), ils forment un groupe cohérent, malléable, sculptural, plastique et, à l’occasion, un peu poseur, même. Le hasard a voulu qu’une telle compagnie, qui la joue collectif, soit issue de la petite ville indonésienne qui s’appelle… Solo (autre nom de Surakata).

La chorégraphe, bonzelle ou bonzesse au cheveu ras, pénétrée de son art (pas du genre à faire la java !), se produit à plusieurs reprises sur scène, élégamment vêtue de soutanes-pantalons. Vers la fin du spectacle, on la retrouvera en robe blanche, la tenue traditionnelle de la jeune mariée, qui ne tardera pas à être « mise à nu » chez nous (Cf. Duchamp), est aussi un manteau de deuil en orient. C’est que la chorégraphe ne rigole pas avec le protocole. Elle se contraint délibérément au cérémoniel et à une gestuelle hiératique puisée dans le vocabulaire de la danse javanaise la plus aristocratique ainsi que dans diverses traditions indonésiennes : bedaya (danse de cour), wayang (marionnettes hindoues), beksan katung (danses guerrières), beksan alu (danses raffinées féminines et danses « masculines » interprétées par des femmes)…

Les passages les plus beaux d’Infinitâ sont sans doute ceux qui tirent profit de l’extrême ralentissement du geste. Lorsque cessent tout ce mouvement agité, cet énervement machinal, cette gesticulation robotique, ces tremblements du corps continus, ces hochements de tête automatiques, ces roulements d’yeux martiaux, ces mudras et ces katas pavloviens. Cette danse d’ailleurs et d’autrefois frôle alors le voguing. En raison de la parfaite entente de la grâce avec la lenteur. Le raffinement n’est pas forcément ostensible : il réside aussi dans la simplicité. La danse est alors quiète, sûre et certaine de son fait, paisible, fluide. Elle peut ainsi être partagée.

Horaire : 20h. Dimanche à 17h.

— Conception et interprétation : Sen Hea Ha et le Taman Budaya Surakarta Dance Theatre
— Musique : Etude N°14 de György Ligeti