ÉDITOS

Les industries culturelles de la start-up nation

PAndré Rouillé

Les industries culturelles et créatives de la start-up nation française alignent la culture sur le modèle industriel, autant qu’elles l’instrumentalisent au profit d’intérêts diplomatiques, économiques et politiques. Mais surtout, les « industries culturelles et créatives » importent dans la culture les valeurs de l’économie capitaliste, de la marchandisation et de la maximisation des profits. Il s’en suit une subordination de l’invention libre des formes à la possibilité de vendre. Le marché a moins besoin de nouveau que de nouveauté : un nouveau bien tempéré, expurgé de la dangereuse radicalité des formes libres.

C’est peu dire que l’art et la culture sont, comme toutes les activités du pays, durement affectés par l’actuelle pandémie. D’autant plus qu’elle intervient dans une situation d’extrême sensibilité du secteur, due à sa fragilité matérielle et économique évidemment, mais plus sourdement à cause des actions gouvernementales en matière d’art et de culture.

En novembre dernier, Jean-Yves Le Drian, ministre de l’Europe et des affaires étrangères, Bruno Le Maire, ministre de l’Économie et des Finances, et Franck Riester, ministre de la Culture, ont ouvert les « États généraux des industries culturelles et créatives » qui devaient aboutir, en ce printemps 2020, à l’installation, par le Président de la République, d’un « Comité stratégique de filière » dans le but de structurer les Industries culturelles et créatives sur le modèle des autres industries.

Pour l’occasion, les ministres partenaires n’ont pas été avares d’éloges. La culture ainsi conçue sur le paradigme de l’industrie a été qualifiée d’« espace partagé de liberté et de création », de facteur de la « cohésion de notre société » et de la « vitalité de notre démocratie », mais aussi d’« instrument indispensable à l’affirmation de notre influence sur la scène internationale », et surtout de « puissant vecteur de développement économique pour notre pays et nos territoires ».

Pour gratifiantes qu’elles soient, ces appréciations doublées d’un alignement sur le modèle industriel, sont autant d’instrumentalisations de la culture au profit d’intérêts diplomatiques, économiques et politiques de la « Start-up nation » française.

Lesdites « industries culturelles et créatives » bouleversent radicalement l’héritage culturel français, notamment en dissolvant l’« art » (au singulier) dans le secteur pluriel et indéfini des « arts visuels », auxquels s’ajoutent la musique, le spectacle vivant, le cinéma, la télévision, la radio, le jeu vidéo, le livre, la presse, mais aussi « la publicité et la communication ».

Par-delà leurs différences, les secteurs des « industries culturelles et créatives » ont en commun d’être des industries dans lesquelles le travail est à la fois créatif et mécanisé, divisé entre des tâches d’exécution et de création, mais surtout soumis aux lois de l’économie capitaliste pour laquelle la marchandisation et la maximisation des profits sont des valeurs ultimes.

Cette raison capitaliste, à laquelle obéissent les industries culturelles et créatives, se manifeste concrètement par un élargissement de la notion de création vers celle de créativité. Dans son acception artistique, la création relevait de l’exception, de la singularité, de l’unicité, et se situait à distance de la fabrication : idéalement, l’artiste créait seul un objet singulier, original et unique, voire provocateur…

Dans les industries culturelles et créatives, la création est, à l’inverse, partagée et distribuée : convertie en créativité. Alors que le processus de création s’établissait entre un créateur et son objet, les mécanismes de la créativité opèrent dans l’espace de la conception et de la fabrication, et depuis ses périphéries : les agences de styles et de tendances, de publicité et de communication, qui transmettent des paramètres économiques, sociaux et formels afin de rationaliser la production des formes, d’affronter de la meilleure façon la concurrence et d’assurer le succès commercial des produits. La création en art était esthétique, la créativité des « industries culturelles et créatives » est capitalistique.

La promotion des « industries culturelles et créatives » se traduit, en art comme ailleurs, par un affaiblissement de la notion de forme. A cause d’une sorte de glaciation, de standardisation, de contrôle des formes opérés par des intérêts de marché qui subordonnent l’invention libre des formes à la possibilité de vendre. Le marché a moins besoin de nouveau que de nouveauté : un nouveau bien tempéré, expurgé de sa dangereuse radicalité.

André Rouillé.