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Impressions botaniques

Chez Adrien Missika, il est question de territoire: d’ancrage et de déracinement. Au centre de la pièce, trois structures en bambou soutiennent des jardinières colorées plantées de différentes espèces de fougères. Tout autour, posés contre le mur, des panneaux de verre teinté réfléchissants, servant pour certains d’entre eux de support à des images de feuilles de végétaux exotiques constituent une ligne d’horizon dont les reflets captent l’image du spectateur et le happent au cœur du panorama ainsi constitué.

On apprend que les jardinières ont pour modèle celles que le Brésilien Roberto Burle Marx — collaborateur des architectes Niemeyer et Le Corbusier, et considéré comme le fondateur de l’architecture paysagère moderne —, avait réalisées en forme de véritables jardins suspendus où la verticalité d’une architecture en fer noir s’alliait à la luxuriance de la végétation plantée dans des bacs colorés.

Adrien Missika, pour les trois Jardin d’Hiver (version indigène) remplace le fer par du bambou tel qu’il est parfois utilisé pour la construction d’échafaudages dans les pays en voie de développement, et réalise artisanalement dans son atelier les jardinières en résine. Quant aux fougères dont elles sont plantées, il s’agit d’espèces communes en Île-de-France, choisies afin de parfaire la translation géographique ainsi opérée.
Si Burle Marx avait fréquemment recours à des éléments architecturaux qu’il réemployait dans ses compositions, les pans vitrés proviennent ici d’un immeuble genevois des années 1960 voué à la destruction et composent les œuvres Botanical Frottage (Luna), Botanical Frottage (Clémentine) et Botanical Frottage (Yael).

Les végétaux que l’on observe sur ces œuvres sont des images agrandies puis imprimées sur PVC de feuilles de palmiers, de bananiers et d’ananas. Adrien Missika les a scannés sur le vif au cours de ses voyages, à l’aide d’un scanner à main, permettant ainsi d’envisager une reproduction technologique qui ne se départisse pas de son investissement physique. Quant aux panneaux sans impression de feuillages, ils composent ensemble Golden Horizon.

Délaissant la symétrie des motifs au profit d’enchaînements fluides et organiques tout en rondeur, l’innovation de Burle Marx est aussi son utilisation de la végétation tropicale endémique à une époque où les jardins dits savants étaient, au Brésil, composés exclusivement de plantes européennes, tant en vertu d’un néocolonialisme tenace que de leur exotisme au regard du cadre tropical.
Plutôt que de simplement inverser les termes, Adrien Missika opte pour une confrontation systématique entre reterritorialisation et déterritorialisation, artisanat et récupération.
Déjouant l’opposition rigide que l’on observe souvent chez les artistes qui se donnent pour but de dénoncer la facticité de nos représentations de l’exotisme, il installe un dispositif complexe qui nous place au cœur de nos contradictions; amenée à évoluer, à croître — au sens littéral! — pour les structures centrales et à s’activer par la présence du spectateur pour les panneaux alentour, l’installation permet au propos de dépasser le simple constat au profit de la proposition d’un modèle alternatif de réconciliation entre ici et ailleurs, local et global: un horizon qui, à défaut d’être radieux, se profile néanmoins comme «golden».

Adoptant une posture où le voyage est intégré à part entière à l’œuvre, confrontant ruines modernistes et représentations de l’exotisme, il semble difficile de ne pas voir se profiler la figure devenue incontournable de Cyprien Gaillard: le second espace de la galerie, un showroom présentant des pièces antérieures d’Adrien Missika, ne fait d’ailleurs pas l’économie du parallèle, avec la présence discrète et en creux, mais présence néanmoins, d’un polaroid de Cyprien Gaillard sur un des murs de la salle.
Pourtant, si les similarités de parcours entre les deux artistes sont frappantes — même école, même galerie — on pressent assez distinctement, sous un vocabulaire formel certes comparable, la différence d’intentions; et la référence que fait Adrien Missika à Burle Marx peut fournir ici une clé de lecture en ce sens.

En effet, se référer à un paysagiste et non à un architecte ou à l’architecture en général n’est pas anodin: là où le dépassement de la pierre exige la destruction et une rhétorique subséquente de la ruine qui fait affleurer la nostalgie d’un âge d’or définitivement perdu, le modèle de la croissance végétale permet au contraire d’envisager ce dépassement en tant que prolifération.
De cet ancien immeuble genevois des années 60 ne sont pas montrés les gravats, mais la reconversion: les anciennes fenêtres deviennent support à des images. L’art serait donc ce qui reste lorsqu’est soustraite à l’architecture sa fonction sociale initiale.

Si Cyprien Gaillard envisage le moment de l’écroulement des mythes modernistes, concevant l’ailleurs sur le mode de l’Eldorado et du temps révolu, Adrien Missika se place du côté de l’élaboration de nouveaux modèles de coexistence transversaux, dans une perspective qui n’est pas sans rappeler les utopies des cités jardins des années 20-30.

Quel terme, alors, serait plus à même de qualifier ce modèle alternatif que celui de rhizome, à prendre non pas au sens où l’entendaient Deleuze et Guattari, mais bel et bien cette fois-ci en son sens le plus littéral? Un heureux hasard veut que les fougères dont sont plantées les jardinières soient des plantes se propageant à l’aide d’un rhizome… Une proposition en acte de la réconciliation de deux systèmes de représentation, matérialisée à son état actuel: empli de contradictions à dépasser.

Oeuvres
— Adrien Missika, Jardin d’Hiver (version indigène), 2013. Plantes, bambou, béton, ficelle, résine époxy. 250 x 180 x 180 cm.
— Adrien Missika, Botanical Frottage (Luna), 2013. Verre, aluminium, impression sur film transparent. 200 x 160 x 13 cm.
— Adrien Missika, Botanical Frottage (Clémentine), 2013. Verre, aluminium, impression sur film transparent. 200 x 160 x 13 cm.
— Adrien Missika, Botanical Frottage (Yael), 2013. Verre, aluminium, impression sur film transparent. 200 x 160 x 13 cm.
— Adrien Missika, Golden Horizon, 2013. Verre, aluminium. 200 x 1120 x 13 cm.