DANSE | CRITIQUE

Il Corpo Fisico

PNicolas Villodre
@08 Fév 2010

Jamais vu encore sur les planches d'Île-de-France, le jeune chorégraphe italien Stefano Taiuti exhibe de façon inégale et quelque peu inaboutie les vicissitudes de son corps physique.

En quelques années, José Alfarroba a fait du théâtre de Vanves un lieu qui sait accueillir dignement la danse contemporaine et, surtout, il a trouvé un public jeune, particulièrement respectueux, connaisseur et amateur de cet art. Tout dans sa programmation n’est pas prodigieux, loin s’en faut — comme quoi, l’audience peut parfois être plus intéressante que ce qui lui est donné à voir —, mais la petite ville des Hauts-de-Seine, désormais associée à la danse actuelle, n’a rien à envier à sa voisine siamoise, bourgeoise (tous les cadres de Radio France y logent) et bohème, Malakoff.

La mairie de Vanves pourrait d’ailleurs faire l’emplette de quelques panneaux signalant le théâtre et son double, le satellite appelé le Panopée où débutait la soirée hivernale à tendance pluvieuse, afin d’en faciliter l’accès aux non-Vanvéens en goguette, ce qui serait une façon comme une autre de reconnaître le travail accompli par les animateurs d’Artdanthé et de sa variante «Jamai(s) vu !» Cela éviterait aux piétons d’avoir à recourir au GPS !

Le nom hegelien de la compagnie de Stefano Taiuti, Zeitgeist, terme qui a été traduit en français par l’« esprit de l’époque », excite la curiosité de celui qui a daigné jeter un coup d’œil à la feuille de salle avant de prendre place.

Le solo commence plutôt bien. Cette première partie, qui pourrait parfaitement illustrer la notion de Weltgeist ou d’immuabilité des choses plutôt que celle de Zeitgeist, est à notre humble avis la plus réussie de la longue variation du garçon (une petite heure, tout de même).

En effet, cela se gâte un peu par la suite : dans une deuxième période, l’interprète jette l’éponge ou, plus exactement, le masque — jusque-là, son visage était dissimulé par la position de la tête cassée en arrière, ou par un bras lui voilant la vue, ou par l’éclairage ponctuel et tamisé.

Les troisième temps de cette longue valse (la gestuelle robotique para-hip-hop piochée chez son prof feu Marcel Marceau) et le finale (résurrection du miraculé convulsionnaire) se perdent dans l’anecdotique ou, plus grave encore !, laissent à penser que le danseur mélange Zeitgeist et « air du temps ». Qu’a-t-on encore besoin de nos jours de vouloir signifier absolument autre chose que la danse elle-même ! «Emotion is Motion», disait Martha Graham… On tombe donc dans le cliché vu et revu, le contenu qui brille par intermittence ou insignifiance du spectacle.

Artdanthé devient alors art dantesque, grandguignolesque et même burlesque. On fait du sous-Pasolini, du cinéma en général, de la saynète genre Salo en particulier. On s’est à cet effet procuré au supermarché du coin une trentaine de steaks avec lesquels le danseur en tenue d’Adam, se tenant toutes les côtes, nous refait le coup (la métaphore, la métamorphose) de la viande changée en bonne chair.

Ce paganisme de pacotille, agrémenté de quelque rite post-christique d’autoflagellation digne du cardinal fustigé, s’achève en apothéose : en une séance d’électro-cardiogramme (plat) accompagnée d’un bruitisme de bon ton (une B.O. datant des débuts de Monsieur Robert Moog) et ornée d’un rideau de scène se voulant obscène ou transparent — un vitrail figuratif de la Passion du jeune homme accidenté juxtaposant sa collection personnelle de radiographies en noir et blanc.

Heureusement, donc, qu’il y avait ce début, qui aurait pu ou dû être une fin en soi. Un mouvement extrêmement lent. Envoûtant. Le corps du jeune danseur allongé dès avant l’entrée en scène des spectateurs dans un fauteuil minimaliste. L’impossibilité (feinte, remémorée ou reconstituée : n’oublions pas que nous sommes au théâtre) de simplement se lever, de bêtement marcher, de gouverner sa motricité.

Que celui qui n’a jamais connu cette sensation désagréable jette sa première tomate au chorégraphe. Visiblement, celui-ci a composé et décomposé sa séquence en toute connaissance de cause. Il a gardé bien présente la trace de cette mécanique handicapante et a su nous en restituer les symptômes.

Le moins étant parfois le plus, rien n’empêchait il signore Stefano Taiuti de pousser davantage encore cette exploration du corps défaillant, traumatisé, accidenté, comme a su le faire par exemple un Philippe Chéhère dans son analyse du ballo san Vito. De se borner à l’essentiel.