ART | CRITIQUE

I Can’t Translate Jootha

PAlexandre Quoi
@12 Jan 2008

Figure emblématique d’un art contemporain indien en pleine vitalité, Subodh Gupta présente une installation vidéo et des sculptures interrogeant le pouvoir symbolique des objets et des rites quotidiens, dans une société écartelée entre tradition et modernisation.

L’art de Subodh Gupta exemplifie volontiers le concept générique de culture glocale, en ce qu’il se fonde sur une situation culturelle locale, celle de l’Inde et de la région rurale du Bihari, aux prises avec la logique effrénée des phénomènes de globalisation.
L’articulation de langages plastiques à laquelle se livre l’artiste en mêlant peinture, photographie, performance, vidéo ou sculpture, sert au fil des œuvres à l’élaboration d’un témoignage sensible et critique sur l’Inde d’aujourd’hui, théâtre d’un rapport dialectique aussi complexe que violent entre mutation et archaïsme.

Deux sculptures en bronze et aluminium de 2004, conservées côte à côte dans la réserve de la galerie in Situ, agissent comme une métaphore éclairante de ce double visage : la première, une bicyclette chargée de pots de lait intitulée Cow, renvoie à la vie quotidienne villageoise, traditionnelle et modeste, tandis que la seconde, Vehicule for Seven Years, un chariot d’aéroport transportant un volumineux paquet et des bagages, évoque la migration économique vécue par de plus en plus de travailleurs indiens.

Il est encore question d’antagonismes et de détournements d’objets communs arrachés à leur fonctionnalité pour être élevés au rang d’œuvres d’art dans les nouvelles pièces réunies à l’occasion de cette première exposition personnelle de Subodh Gupta en France.

Entre sculptures ready-made et installations, ses trois propositions traitent des thèmes, extrêmement ritualisés et codés en Inde, de la nourriture et de la cuisine. Cet espace familier sacré, où règnent de nombreux tabous, peut y être désigné par le mot «Jootha», qui donne son titre à un alignement de trois éviers en inox. Empli de vaisselle antique indienne, cet équipement occidental standardisé est muni d’un dispositif sonore reproduisant l’écoulement d’une eau ici absente.
Comme le rappelle l’artiste, si un membre d’une caste inférieure touche votre assiette ou votre nourriture, cela devient «achoot» (intouchable), ou si une femme est dans son cycle menstruel, elle n’est plus autorisée à entrer à l’intérieur de la cuisine, qui est habituellement considérée comme son domaine.

Le statut social de la femme indienne, à qui revient la double mission d’assurer la continuité des racines de la société et de travailler à son changement pour la rendre dynamique, se voit à nouveau abordé dans Sister : une vidéo montrant des scènes de buffets de mariages tournées à Patna, capitale du Bihar natal de l’artiste, est projetée à la surface d’une grande table en bois, sous laquelle est amassé un tas de vaisselle en inox, représentation du trousseau de la mariée.

Etincelants et immaculés, ces multiples articles de cuisine établissent un pont avec le monde occidental qui les importe en masse. Pour Gupta, ils sont également le symbole de l’ascension des classes moyennes et de l’homogénéisation des modes de vie de son pays.
On comprend mieux dès lors la récurrence de ces pièces de vaisselle dans son travail, tant elles s’offrent à la fois comme emblèmes de la circulation des échanges marchands et comme icônes vernaculaires ou artefacts culturels chargés d’indicateurs sociaux.

A considérer l’accumulation de pinces à pain en inox de la sculpture The Thing, qui déploie sa prodigalité sur un des murs de la galerie en une forme méditative et florale, s’impose l’idée d’une sacralisation du bien de consommation porté sur un versant esthétique.
Un tel objet minimaliste et monochrome dégage en effet une indéniable séduction visuelle, similaire à celle procurée par les étagères pleines de batteries de cuisine (Curry) que Subodh Gupta expose actuellement à la Biennale de Venise dans un angle de l’Arsenale.

Un dispositif monumental qui n’est pas sans entretenir quelque parenté avec la démarche d’Haim Steinbach. L’on se remémorera, par exemple, l’installation que ce dernier proposait en 2000, dans le cadre de la Biennale de Lyon : un labyrinthe d’échafaudages sur lesquels étaient disposés des centaines d’ustensiles de cuisine empruntés aux différentes communautés de la ville.
Le «partage d’exotisme» auquel conviait alors Jean-Hubert Martin (déjà commissaire en 1989 de la fameuse exposition «Les magiciens de la terre»), semble depuis s’être largement étendu aux nombreuses biennales d’art contemporain qui ont essaimé ces dernières années aux quatre coins de la planète.
Ces manifestations s’avèrent d’ailleurs souvent déterminantes pour la carrière internationale d’artistes non-occidentaux, à l’image du parcours observé par Subodh Gupta, passé par les Biennales de la Havane, de Busan et de Moscou, avant d’intégrer celle plus prestigieuse de Venise.

Aux côtés de la Chine et du Brésil, l’autre grande puissance émergente qu’est l’Inde profite ces dernières temps d’une véritable vague de promotion de ses expressions artistiques les plus avancées. Deux expositions ambitieuses, «Kapital & Karma», tenue en 2002 à la Kunsthalle de Vienne, et «Edge of Desire: Recent Art in India», présentée cette année en Australie, au Mexique et au Queens Museum of Art à New York, ont notamment tenté de circonscrire les contours d’une scène artistique marquée par un très fort renouvellement de ses préoccupations.

La France, qui vient de renforcer en ce début de mois de septembre son partenariat stratégique et commercial avec l’Etat indien, n’est pas en reste, puisque s’ouvrira prochainement une exposition baptisée «Indian Summer», à l’Ecole nationale supérieure des beaux-arts de Paris, où Subodh Gupta était professeur invité l’an dernier. Bien que l’on puisse ressentir une réticence légitime vis-à-vis d’une manifestation centrée sur un sub-continent (voir l’expérience en demi-teinte, il y a peu, d’«Africa Remix» au Centre Pompidou), gageons néanmoins que ce panorama de la jeune création indienne permettra de dépasser les clichés tenaces d’un style «tethno-kitsch» et autres poncifs de l’esthétique «Bollywood».