ART | CRITIQUE

(I)

PFrançois Salmeron
@09 Juil 2013

Loris Gréaud engage un double projet se déployant dans deux institutions parisiennes — le hall d’accueil du Centre Pompidou, et la pyramide du Louvre —, qu’il réunit sous un seul et énigmatique signe: (I). Remettant en cause les habituels procédés d’exposition, il présente une sculpture performative et une étrange statue voilée.

Le projet (I) se déploie dans deux hauts lieux de la vie artistique parisienne, le Centre Pompidou et le Musée du Louvre, qui se trouvent pour la première fois associés lors d’une exposition. Toutefois, Loris Gréaud ne propose en rien une exposition «traditionnelle», dans le sens où il ne présente que deux œuvres, qu’il situe dans le hall d’accueil du Centre Pompidou et sous la pyramide du Louvre, et dont l’accès est gratuit, créant par là un rapport immédiat avec les spectateurs.

Ainsi, (I) se déploie dans des espaces qui ne sont habituellement pas des lieux d’exposition, mais bien plutôt les antichambres des musées, des espaces d’attentes parfois interminables, voués au commerce ou à la vente de billets d’entrée.
Une tour métallique haute de 14 mètres, se rapportant à certains codes de l’architecture du Centre Pompidou pensée par Renzo Piano et Richard Rogers, se dresse donc dans le hall. Stupéfaits, nous voyons des hommes et des femmes en combinaison noire se jeter à tour de rôle depuis le haut de cette structure.

La tour est habitée par un étroit escalier en colimaçon, que gravissent marche après marche les cascadeurs. Loris Gréaud a en effet fait appel à une compagnie de professionnels du saut afin d’investir sa sculpture, de lui donner sens et vie. Arrivé en haut, chaque cascadeur laisse l’escalier faire un tour sur lui-même, puis s’avance vers une rampe. Là, il se tient droit, ouvre les bras en croix et se laisse tomber dans le vide après qu’un acolyte assis en bas sur une chaise haute d’arbitre de tennis, lui a donné un signal en brandissant un drapeau rouge.

La performance obéit ainsi à des codes bien établis, elle est réglée comme un protocole où chaque performeur va et vient, occupe le rôle qui lui est échu, à savoir observer et assister le saut de ses compagnons ou l’exécuter lui-même, atterrissant finalement sur une épaisse structure gonflable.

Loris Gréaud a voulu par là créer une œuvre répétitive, mécanique. Les performeurs sont dénués de toute expression malgré l’adrénaline d’un saut exécuté dans le vide, tandis que le spectateur halète, les mains moites, sujet au vertige. Les cascadeurs n’ont le droit d’effectuer aucune acrobatie, il n’y a pas de place pour le sensationnel ou la fantaisie, le corps seul tombe, droit, et s’écrase sur le dos, se référant en cela au célèbre saut d’Yves Klein.
Aussi, les performeurs sont-ils tous vêtus de la même combinaison, avançant dans les escaliers comme des automates obéissant à un mécanisme universel que rien ne pourrait dérégler. Chaque minute en effet, un corps chute dans le vide: chute des corps, chute d’atomes répondant en cela aux lois de la physique. Ou processus répétitif et infini de montée et de redescente, à l’image du mythe de Sisyphe, afin d’illustrer notre vaine et absurde condition.

Sous la pyramide du Louvre, une étrange sculpture nous attend également. Il s’agit en réalité d’une copie de L’Esclave rebelle de Michelangelo, qui se trouve ici recouverte d’un drap et entourée de cordes. La sculpture reste donc drapée et prisonnière.
Au temps répétitif et mécanique de la première installation répond alors un temps de l’attente et de l’impatience, comme s’il s’agissait d’un drap que l’on avait placé sur la sculpture le jour d’une inauguration ou d’un vernissage, et qu’un président d’honneur viendrait tirer pour laisser l’œuvre apparaître aux yeux des spectateurs ou aux flashes des appareils photo. Seulement ce temps d’attente se trouve ici étiré, rallongé, au point de nous amener à nous demander si la sculpture n’avait finalement pas été oubliée et gisait comme une vieille relique égarée.