ART | EXPO

Hygie et Panacée

08 Mai - 21 Août 2021
Vernissage le 08 Mai 2021

La crise actuelle fait ressortir notre dépendance aux remèdes, aux croyances magiques, aux guérisons miraculeuses. Le gel hydroalcoolique est omniprésent, le lavage des mains, les gestes barrière ont acquis une valeur morale, et presque la dimension de talismans. Mais la vénération du soin et du remède existe depuis bien plus longtemps. Elle s'incarnait, pour les Grecs, dans les deux déesses sœurs, Hygée et Panacée. Elle est présente par de savon de Marseille dont Frédérique Nalbandiande  fait le matériau de ses sculptures.

Le soin et le remède est le thème que traite Frédérique Nalbandian pour cette exposition à la galerie Eva Vautier, à Nice. Cette artiste a toujours travaillé la matérialité des œuvres, avec le plâtre blanc d’abord, lors de ses études à la Villa Arson, puis avec le savon de Marseille, qu’elle prend à bras-le-corps pour le sculpter, le déformer, le fondre, le frotter. On retrouve dans la matière le passage de la main de l’artiste, qu’on touche et qu’on complète avec le savon.

Harmonie en blanc

Un reportage, diffusé dans la galerie, retrace le parcours de Frédérique Nalbandian, et ses recherches plastiques sur la matière. D’abord artiste du plâtre, elle sculpte aujourd’hui le savon, le taillant dans le bloc, le fondant et le modelant chaud, le transformant à travers des torchons trempés ou des pièces en biscuit. Elle est fascinée par la malléabilité de ce support, et par sa blancheur, qui laisse à la main et à l’imagination plus de champ.

Toutes ses œuvres signent le passage du temps. On voit des emplâtres de roses, qui laissent leur empreinte autour d’une tapisserie ancienne, des laisse-de-mer blanchies, des madones et des colonnes en savon, destinées à disparaître très, très lentement, sous l’effet des contacts. Une seule œuvre est noire : des résidus de savon forment une constellation dans une cuve plate, vestige d’une installation où une eau filtrait goutte à goutte à travers du savon, et y dessinent l’empreinte radiographique d’une émotion disparue.

Hygie et Panacée, les deux déesses

Dans la pièce du fond, sous une lumière claire qui évoque un temple antique, les deux déesses se font face. Panacée se décline en plusieurs sculptures, silhouettes sans tête faites de tissus trempés dans le savon de Marseille chaud, puis drapés autour de blocs de bois, comme autant de fantômes figés dans un mouvement du drap. Le geste des bugadières, ces lavandières niçoises, est immortalisé dans une fixité sacrée : autour du placard de bois, les vêtements mouillés continuent de s’enrouler, pour l’éternité.

Face à ce geste sacramentel, la fixité d’Hygée est trompeuse : femme à la stature virile sculptée dans un monumental bloc de savon de Marseille de plus d’une tonne, la déesse s’offre à un rituel de purification et de sacrifice. Il faut d’abord, indique l’artiste, plonger ses mains dans un bénitier de marbre, puis frotter la déesse en savon, s’essuyer les mains sur une serviette blanche, et clouer cette dernière à un mur, où pendent déjà, comme autant de drapeaux ou de linceuls, des centaines de serviettes.

Le geste du spectateur rappelle celui des ex-voto et des statues porte-bonheur. On garde sur ses mains une partie de l’œuvre, et sur soi une partie de son pouvoir magique, de soin ou de guérison. Lors de ses médiations, l’artiste invite d’ailleurs les visiteurs à frotter énergiquement la statue, jusqu’à la faire mousser, à ne pas reculer devant le contact, mais au contraire, à la faire évoluer, vivre, et donc disparaître petit à petit.