ART | CRITIQUE

Homey

PAlexandre Quoi
@12 Jan 2008

Poursuivant le credo directeur de sa démarche selon lequel «l’art est un hybride», Thomas Grünfeld investit deux nouveaux registres formels : une double cheminée et des tapisseries de feutre qui campent au sein de l’espace de la galerie un dispositif domestique emprunt d’ambiguïtés.

Emblématique de l’œuvre de l’artiste allemand Thomas Grünfeld, la série des Misfits compose une faune mutante, née de l’assemblage d’animaux empaillés, qui évoque les traditions prégnantes dans le paysage culturel allemand des trophées de chasse et des «Wunderkammern», ou Chambres de Merveilles. Elle situe d’emblée le projet de l’artiste sur le terrain d’un doute permanent entretenu à l’égard du statut et de la fonction de l’objet esthétique, qui s’accompagne d’une relecture, aussi amusée que critique, du conformisme des intérieurs bourgeois.

Deux principes de réflexion aujourd’hui très efficacement réactualisés à l’occasion de sa nouvelle exposition à la galerie Jousse entreprise, dont le titre Homey traduit l’idée de confort domestique. Cette dernière a pour particularité de représenter à la fois le travail de plasticiens, de décorateurs et de designers. Aussi, le visiteur averti qui franchit son seuil est-il peu surpris de se retrouver encadré de deux reliefs identiques, placés en vis-à-vis, qui se détachent de chacun des murs latéraux.
De prime abord, tout les désigne comme d’authentiques cheminées: les matériaux utilisés (pierre, béton, tuiles, fer) comme la présence dans la partie inférieure d’un âtre, surmonté d’un trumeau orné en son centre d’un miroir convexe. Ainsi renvoyé à sa propre image par le miroir, symbole de faux-semblant, le visiteur en vient légitimement à s’interroger sur le sens de cette proposition : s’agit-il d’un objet fonctionnel domestique, d’un élément de décoration intérieure ou d’une œuvre d’art murale assimilable à de la sculpture?

Ces différents niveaux d’interprétation contenus en un même objet caractérisent le souci constant de Thomas Grünfeld de contrarier l’autonomie de l’œuvre et de semer le trouble dans l’ordre des disciplines et des catégories établies. De tels enjeux étaient déjà soulevés par les différentes pièces de mobilier qu’il a produites par le passé (tablettes, paravent, table basse vitrée, etc.) dans un vocabulaire minimal proche de celui d’un Richard Artschwager.

Quant à la forme ovale de ces deux cheminées, semblables à un médaillon serti d’un œil de cyclope, elle n’est pas sans entretenir une certaine parenté avec ses propres œuvres de la série Eye Paintings, pour lesquelles il parsème des petits yeux de verre sur une surface de résine monochrome en forme de larme. Mais en réalité, ces cheminées au style rustique et biomorphique proviennent d’un projet inédit des années 50 du décorateur français Jean Royère (1902-1981), que l’artiste a puisé dans les archives de la galerie.

Au-delà d’un simple geste d’appropriation, ces deux foyers valent pour leur capacité à pointer l’écart entre sphère privée et contexte public d’exposition. Si le mot «foyer» désigne naturellement l’habitat individuel, son étymologie ramène à l’acte de focalisation. Le regard du spectateur dirigé ici vers la cheminée est aussitôt porté vers l’espace environnant par le miroir, instrument de mise en abyme du lieu de monstration.
De fait, l’œuvre de Thomas Grünfeld résonne comme l’écho singulier d’une autre cheminée, redevable à l’artiste Xavier Veilhan et intitulée Le Feu, dont le critique Michel Gauthier a parfaitement décrit «le régime de défocalisation» (Cahiers du Musée national d’art moderne, Centre Georges Pompidou, n° 77, automne 2001).

Les quatre tapisseries de feutre, encadrées et réparties sur les autres murs de la galerie, s’emploient de leur côté à usurper l’identité de la peinture et à faire coexister des références savantes — au plan artistique, l’on songe immédiatement à Joseph Beuys ou Robert Morris — avec les domaines mineurs du folklore et du bricolage décoratif.
L’ambivalence propre aux travaux de l’artiste y est bien entendu de mise : ces scènes naïves, qui oscillent entre abstraction et figuration, flirtent avec le kitsch tout en évoquant des modèles de composition érudits (un système de navigation dans Decca, le jardin dans l’art médiéval pour Hortus conclusus). Fort dissemblable dans ses représentations, cette série n’en trouve pas moins une certaine unité par la répétition de l’idée d’espace clos que l’on y observe. Elle témoigne, enfin, de l’influence récurrente dans l’œuvre de Thomas Grünfeld de l’aspect ludique des choses et de l’univers de l’enfance. Au point d’imaginer sans mal une de ces tapisseries disposée au sol pour offrir un tapis de jeux au fils de l’artiste, initiateur du sujet et du choix des couleurs de l’œuvre Stomachs.

Thomas Grünfeld :
Hortus Conclusus, 2005. Feutre. 121 x 155 cm (encadré).
Stomachs, 2005. Feutre. 112 x 90 cm (encadré).
D’après un projet de Jean Royère, 2005.
Decca, 2005. Feutre. 167 x 157 cm (encadré).
Knuckles, 2005. Feutre. 164 x 187 cm (encadré).

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