ART | EXPO

Heimo Zobernig

31 Oct - 11 Déc 2008
Vernissage le 31 Oct 2008

Entre art minimal, art conceptuel et abstraction géométrique, Heimo Zobernig opère par failles, par paradoxes et par procédés d’inachèvement. Par là, il vise à laisser libre cours à la subjectivité du spectateur en évitant toute interprétation.

Heimo Zobernig
Heimo Zobernig

« The knowledge we gain through art is an experience of the form or style of knowing something rather than a knowledge of something » Susan Sontag

Pour cette première exposition à la galerie Chantal Crousel, Heimo Zobernig présente un ensemble de pièces issues pour la plupart de séries initiées à différentes périodes et à resituer dans le cadre d’un « complexe » de travaux.

Ces travaux plus ou moins récents (datés entre 1986 et 2008) n’ont jamais été présentés en France et sont ici rassemblés dans une rétrospective subjective. Au-delà des effets de primauté, il est important à ce point de rappeler que cette exposition est la première en France depuis près de 14 ans (les dernières étaient celles de la Villa Arson, de la galerie Sylvana Lorenz et de la fondation des arts à Paris, toutes dans la seule année 1991, de l’Unité d’Habitation Firminy en 1993 et de Nice Fine Art à Nice en 1994).

Il semble qu’il y ait eu alors une absence de curiosité, voire un oubli, vis-à-vis de toute une scène allemande et autrichienne dont a sûrement pâti Zobernig.

Il était pourtant à cette même époque proche d’une communauté d’artistes qui gravitaient autour de Cologne oscillant entre critique institutionnelle et « glamour art » (selon les termes de Josef Strau), cherchant à les concilier, dans un environnement d’une rare exigence critique.

La situation actuelle semble propice à une redécouverte de ces mêmes artistes et il faut alors appréhender en un même mouvement leurs parcours qu’on a manqués parfois et leurs productions présentes.

Zobernig a décidé ici de traduire la situation de son studio à Vienne, atelier au coeur du bâtiment dédié à la sculpture à la Kunstakademie prés du Prater – la couverture du catalogue de sa dernière exposition au Kunstverein de Braunsweig donne une idée de son ambiance : grandes fenêtres sur un patio de verdure.

Le studio est le lieu de la recherche continue sur les formes et les problèmes que la production de l’art ne cesse de poser. Car, pour Zobernig, l’art ne peut être qu’existentiel et l’artiste, celui qui cherche à résoudre des problèmes : les problèmes de la peinture (arrière et premier plan, lignes blanches, vides, texture, rubans adhésifs, couleurs, etc.), les problèmes de la sculpture – ainsi, les sculptures avec des étagères sont le résultat de séquences de choix – ou d’autres.

Ces choix ne sont pas des choix logiques mais relèvent plus de l’intuition et du jeu. Ainsi, avec les peintures composées de bandes de couleur, il n’y a pas de règles mathématiques comme chez Sol LeWitt ni d’applications de théories sur la couleur.

« Être automatique est un désastre pour le cerveau », dit-il. La question centrale de ces variations intuitives sur les différentes structures possibles serait l’évitement du vide.

Heimo Zobernig travaille précisément à toujours préserver une stratégie de l’évitement. Pour ce faire, il opère dans les champs de l’art minimal, de l’art conceptuel et de l’abstraction géométrique par des failles, des paradoxes, des procédés d’inachèvement où souvent le matériau autant que la qualité de la réalisation ont valeur de démonstration, telles les sculptures en tubes de carton provenant de rouleaux de papier toilette (comme la sculpture en forme de Laocoon présentée ici) ou les sculptures en carton peint.

Ainsi, dans l’exposition, la sculpture reprenant la forme de l’organon-box, boîte créée par Wilhelm Reich (pour soi-disant contenir une énergie appelée « orgone » présente dans l’atmosphère), alors même qu’elle s’inspire du représentant le plus subversif de la communauté freudienne, est disposée ironiquement comme sculpture minimaliste.

La série « Love/Hate » fait référence à la peinture de Robert Indiana (Love, 1966) reprise plus politiquement par General Idea (Aids, 1987) pour créer une dystopie, mixant les mots « Love » et « Hate », en renversant la visée utopique de Indiana.

Depuis le début des années 90, il ne cesse d’interroger la subjectivité de l’artiste et de bousculer les logiques d’identité afférentes au système de l’art de plus en plus contraignant.

L’une des manières qu’il a d’aborder cette question est de réintroduire son propre corps dans son travail. Avec le mannequin à son effigie étrangement asexué, il se rend présent au coeur de l’exposition comme « un garde tranquille et vigilant ».

Tout en rejetant leur posture, il garde des Actionnistes viennois le sens de la scène et la nécessité de l’expérience corporelle mais y adjoint distanciation et désubjectivation.

Le tableau en cristaux Swarovski, tout en séduction, renvoie tout à la fois aux conceptions du musée moderne et à la structure en diamant des premières peintures de Mondrian.

Depuis 2000, Zobernig poursuit les recherches de ce dernier et de l’artiste australien Ian Burn et réalise des peintures avec des structures en grille (« grid paintings »).

Dans les deux peintures en grille partiellement colorées présentées ici, il utilise des toiles de couleurs chromatiques, « chromakey », sur lesquelles des bandes adhésives sont ôtées après que la toile a été peinte de blanc.

À l’inverse, deux autres toiles laissent apparaître une grille blanche après que la toile ait été peinte avec une peinture acrylique ultramarine proche du « Blue Box ».

Tout en faisant référence métaphoriquement et formellement à la modernité, c’est par ces nouvelles variations sur la structure en grille que Zobernig poursuit la visée de laisser libre cours à la subjectivité du spectateur en évitant toute interprétation.

En praticien de l’histoire de l’art, il s’approprie certains de ces matériaux (formes et problématiques formelles) qui lui semblent essentiels, pour leur donner une nouvelle orientation.

Cette recherche renvoie à la question des conditions de l’émancipation à partir de celle du spectateur (ce qui n’est pas sans rappeler un texte récent de Jacques Rancière) qui participe à relancer dès à présent un débat sur l’enjeu de telles positions dans l’art contemporain.

Article sur l’exposition
Nous vous incitons à lire l’article rédigé par Paul Brannac sur cette exposition en cliquant sur le lien ci-dessous.

critique

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