ART | CRITIQUE

Heimo Zobernig

PFrançois Salmeron
@06 Mar 2012

Les peintures abstraites de Heimo Zobernig dévoilent des mots en lettres capitales émergeant d’un fond brumeux. Travaillant sur des formes minimales et des effets fantomatiques, ces peintures transforment ainsi les mots en toiles, et nous placent devant une pure apparition phénoménale

Ces toiles minimalistes de Heimo Zobernig répètent et déclinent de façon quasi-hypnotique diverses associations de mots, en suivant le même procédé créatif. Effectivement, ces tableaux ont été réalisés à partir de lettrages adhésifs qui ont été placés sur les toiles et recouverts de peinture. Puis, une fois ces adhésifs retirés, un effet de relief apparaît alors entre les mots composés et leur toile de fond. Se donnant tour à tour sur fond blanc, bleu ou brun, ces inscriptions en police Helvetica créent ainsi un effet de retrait ou d’avancement.

Les compositions de Heimo Zobernig explorent donc une dialectique de l’effacement et de l’apparition. En effet, soit les mots sont noyés dans leur fond, cryptés, et toute notre attention est retenue pour tenter de les déchiffrer et de les faire émerger du brouillard. Soit les mots se détachent de leur fond et apparaissent instantanément comme une surface visible.

Les fonds blancs peuvent complètement engloutir les tracés et la visibilité des écrits, qui semblent alors absorbés dans une sorte de voile nuageux. Mais ces fonds blancs peuvent également mettre en avant les mots de Heimo Zobernig, comme ce «Lavatory» jaillissant sous notre regard de toute sa splendeur immaculée. De même, les fonds bleus peuvent présenter un velours sombre ou une mer pétrole dans lesquels les inscriptions se perdent ou, de quelques touches fluorescentes, les mettre en exergue.

Dès lors, les mots se balancent entre deux significations possibles. Soit ils sont pur dévoilement, et se livrent quasi-instantanément dans un mouvement de pure immanence. Soit ils se donnent de manière plus énigmatique, comme si leur véritable signification ne pouvait se découvrir que via le décryptage d’un sens caché ou d’un tissu métaphorique plus opaque et complexe à saisir.

Ces toiles semblent ainsi reprendre à leur compte des problématiques proprement poétiques, où il serait notamment question d’une possible «objectivation» des mots. En fait, il semblerait qu’il ne faille pas tellement dissocier inscriptions et fond de couleur, en essayant de discerner un texte lisible sur une surface colorée. Il faudrait bien plutôt se rendre compte que les mots sont eux-mêmes peintures. Apparaissant à la fois comme formes et couleurs, ils seraient de pures apparitions phénoménales, tantôt fantomatiques, tantôt détachées.

Et les lettrages calibrés et uniformisés ne doivent pourtant pas nous tromper: Nous n’avons pas affaire à une exécution automatique suivant un procédé purement objectif. Car les mots se chevauchent parfois, empiètent les uns sur les autres, se coupent, se répètent comme un écho, ou jouent encore avec de grandes lignes rouges traversant la toile, preuve d’un mouvement carrément spontané et subjectif dans l’acte créateur.

Mais l’acte de peindre ne devrait-il pas justement se suffire à lui-même au lieu d’avoir recours au langage? Il ne faudrait cependant pas considérer ces inscriptions comme de vulgaires «doubles verbaux» venant paraphraser l’acte créateur. Elles semblent bien plus accompagner le geste artistique et participer à son accomplissement. Le verbe aurait alors une valeur proprement performative: en utilisant les concepts de «painting», de «sculpture», ou de «monochrome», et en les inscrivant sur la toile, la main du peintre crée effectivement des tableaux monochromes.

Oeuvres
— Heimo Zobernig, Untitled, 2011. Huile sur toile. 200 x 200 cm
— Heimo Zobernig, Untitled, 2011. Acrylique sur toile. 200 x 200 cm
— Heimo Zobernig, Untitled, 2011. Acrylique sur toile. 200 x 200 cm