ART | CRITIQUE

Haus / raus-aus

PSandra Vanbremeersch
@12 Jan 2008

Comme dans une maison, on déambule dans une réorganisation du quotidien. Un parcours articulé autour de la notion d’absence, distribué en quatre grands terrains d’investigation : l’espace, les objets, les gestes, le corps lui-même.

L’exposition de Natacha Nisic s’installe au Plateau comme dans une maison et nous propose de déambuler dans une réorganisation du rapport au quotidien. Distribué en quatre grands moments comme en quatre terrains d’investigation (l’espace, les objets, les gestes, le corps lui-même), le parcours insiste sur la notion d’absence.

L’espace d’abord, celui des bureaux inoccupés de la Friedrich Strasse à Berlin dans la série photographique À louer/Zu vermieten, pose le public dans un premier suspens. Ces images à la profondeur saturée par la lumière indécise des néons provenant de l’arrière des photographies, réduisent l’espace à sa plus simple expression, celle d’un lieu évidé de toute existence. Transfert de l’image sur notre réalité de visiteur, cette absence de corps ou d’usage nous débarrasse de toute nostalgie, promesse ou énigme à satisfaire. Déserter un bureau, comme, peut-être, pénétrer dans une exposition, est un acte fort, mais devient ici le premier geste d’une poétique de l’absence.

Puis, un par un et sans usage particulier non plus, les objets apparaissent dans une chute gravitationnelle rythmée allant du ralenti à l’accéléré avec la projection vidéo Le Suicide des objets. Selon le vent et la technique de montage, collants, balais, bouteilles et vaisselles tournoient ou tombent sous nos yeux. Expérimentant les effets de vitesse et développant une esthétique allant de la dérision à la tragédie, l’artiste dirige notre perception et nous renvoie à nos propres manques perceptifs dans le rapport aux objets. Dans la distance poétique qui résulte de ce contrôle de l’image et des émotions, cette œuvre semble nous dissocier de ce qui fait notre ordinaire de consommation.

Nous retrouvons cette même dissociation entre « nous et nos choses » dans le troisième moment de l’exposition avec 3×36 et avec Le Catalogue de gestes qui se compose d’une série de projections vidéos de plans rapprochés de gestes du quotidien — dégrafer une robe, toucher l’eau, ouvrir un mouchoir, etc. Cette œuvre débutée en 1994 consiste à lister filmiquement, de façon systématique, les gestes courants au sein de l’environnement immédiat.
Technique empruntée au cinéma, le gros plan offre ici une vision quasi sensuelle du « petit monde de l’anodin », qui est généralement celui de la répétition. Mais les focalisations esthétiques de Natacha Nisic s’amoncellent en une chute sans fin de désillusions : parce que nous sommes ignorants de nos propres gestes, un écart se creuse entre nous et les choses. Nous devenons les acteurs passifs de notre ordinaire.

3×36 fait appel à la mémoire des lieux sous la forme du défilement en vidéo de trois photographies prises dans trois villes différentes : Paris, Londres, Berlin. Les clichés se succèdent, chacun doté d’une approche visuelle différente. Les points de fuite sont décadrés, et les contours absorbés par l’image qui se superpose à la précédente. La fluidité nuageuse qui en découle invite à reconsidérer la multiplicité du regard avec ses différents points de vue sur les choses; elle met aussi en évidence combien nos propres images nous échappent. Même les choses les plus affectives de la mémoire restent des choses subies…

Le quatrième moment de l’exposition est consacré aux rapports du corps avec son environnement proche : au travers de l’habitat — Haus présente une structure inversée d’un toit en bois où se projette une double vidéo ; puis au travers de l’habité, avec la vidéo Le Monde est rond où l’on voit le ventre d’une femme enceinte qui précède ses pas; enfin au travers du ressenti — la série de photographies Touché par la mère met en scène des jeunes gens dont certaines parties du corps sont couvertes de peinture rose ou bleue.
Dans ces œuvres, le corps est à la fois plus présent et plus angoissant, comme soumis à son propre sort. Dans Touché par la mère, les marques colorées balisent les endroits du corps touchés par le père, la mère ou les ami(e)s, et assimilent nos actes à des empreintes psychologiques. L’expression à même la peau de la présence de l’autre, où le corps est devenu « relation à l’autre », trahit notre propre impuissance.

Telle est peut-être la conclusion ironique et tragique de cette exposition : au mieux le corps s’ignore et ignore l’acte de son absence, il est habitant et habité; au pire, il est touché, juste touché. C’est le plus inconscient de notre état au monde. Ce qui est actif fait subir, ce qui est subi est actif.

Natacha Nisic :
Ikiru / Vivre, 2003. 2 photos, 2 caissons lumineux. 120 x 80 cm.
À louer/ Zu vermieten, 1998-2003. 4 photos éclairées par des néons. 265 x 130 cm.
Le suicide des objets, 1999. Vidéo projection.
Haus, 2003. Vidéo et structure, bois et toile de projection.
Touché par la mère, 2003. 3 photos.
Le monde est rond, 2001. Vidéo.
Le catalogue de gestes, depuis 1994. Vidéo projection.
Indice Nikei, 2003. Installation sonore.
3×36 – aide mémoire, 1998-2001. Vidéo projection.
Le grain de l’image, 2003. Pièce sonore.