PHOTO | INTERVIEW

Hans Op de Beeck, Saisir le silence

22 Oct - 31 Déc 2016
Vernissage le 22 Oct 2016

Dans le cadre de son exposition « Saisir le silence » au Centquatre-Paris, Hans Op de Beeck s'est livré sur ses œuvres et sa démarche à Pascaline Vallée lors d'un entretien. Dans cette exposition, l'artiste présente trois installations et deux vidéos récentes. Des constructions poétiques et évocatrices de mondes parallèles, entre réalité et fiction.

Vous montrez au Centquatre cinq œuvres, chacune présentée dans sa propre salle. Est-ce une manière de faire entrer le visiteur dans autant de mondes différents ?

L’architecture du Centquatre offre une succession d’espaces, dont la plupart sont, d’un point de vue muséal, de taille modeste. Comme mon travail est évocateur, j’aime parfois considérer une salle comme une toile, support d’un seul travail, qui devient un tout immersif. Chaque salle renferme alors un monde, une expérience différente, avec sa propre aura, son humeur, son atmosphère ; le visiteur passe d’un environnement immersif à un autre.

Les paysages et architectures que vous proposez semblent construits par l’Homme. Cependant, on n’y voit aucune présence humaine, et rien ne permet de les dater ou de les situer précisément. Pouvez-vous nous parler de cette construction spatio-temporelle, à la fois abstraire et emplie d’éléments familiers ?

Mes environnements sont des créations, des constructions fictionnelles ; ce ne sont jamais les reconstructions de lieux existants. La familiarité qui s’en dégage et le caractère reconnaissable sont nécessaires pour se rapprocher de la propre vie du visiteur, pour qu’il puisse facilement y entrer mentalement et en faire l’expérience. Ensuite, un certain degré d’abstraction et de fiction originale – quelque chose d’inconnu et de vague – permet d’immiscer une poésie universelle et des sensations inattendues.

Une caravane, un salon, une chambre d’hôtel, des extérieurs… Vous mettez en scène des lieux où l’on ne fait que passer. Qu’est-ce qui vous intéresse dans ce genre d’espaces ?

C’est vrai que je m’intéresse beaucoup aux lieux anonymes, ceux que l’on nomme « nulle part », les zones de transit quelconques, qui sont associées au fait d’être sur la route, en mouvement, les salons d’hôtels interchangeables, tout comme les endroits à la marge, oubliés ou interdits, les allées sales… Mais c’est seulement une partie des orientations de mon travail. J’ai aussi créé des maisons fictives, beaucoup de scènes de nature, des paysages dans la pure tradition des Romantiques…

Je pense que mon intérêt pour les lieux qui bordent une route ou une autoroute provient de mon amour pour la notion romantique d’être sur la route, en chemin pour quelque chose, avec l’idée que le voyage est plus important que la destination. Le voyage est une guérison, une rencontre avec l’inattendu, une introspection ; être sur la route peut procurer à la fois l’aventure et un calme apaisant.

Pensez-vous qu’il est important de procurer un certain calme au visiteur ?

Oh, oui ! C’est mon but principal en tant qu’artiste : offrir au visiteur paix et tranquillité, consolation, un moment de calme apaisant et une invitation à l’introspection. Je ne suis pas quelqu’un de religieux, mais je suis convaincu qu’il y a un besoin chez le spectateur d’art – quel que soit le médium – d’être ému et de trouver réconfort et tranquillité dans la réception d’une œuvre. Tout est une question de silence, dans le sens le plus large du terme.

Que ce soit sur une petite feuille de papier ou dans une grande installation, vous semblez porter une grande attention aux détails. Est-ce pour mieux analyser la construction de nos représentations ?

En effet. Dans certaines de mes productions vidéo, j’ai utilisé pour des décors des objets existants, des ready-mades, et j’ai également eu un travail photographique en décor réel. Mais, en général, tout dans mon travail est fait à la main, que ce soient des sculptures, des meubles, des installations monumentales ou des installations de paysages, des aquarelles, des pièces de théâtre, un décor d’opéra…

Un travail sculptural incluant des ready-mades ne fonctionnerait pas pour moi. Mouler un objet, le sculpter, le fabriquer, c’est transformer l’ordinaire en extraordinaire. Même si vous sculptez un téléphone portable, un livre, une tasse, c’est merveilleux. L’objet comme représentation silencieuse et non-utilisable me semblera toujours plus intéressant que de montrer l’objet lui-même.

Créer toutes ces choses à la main vous donne la liberté d’interpréter, de choisir la couleur, la « peau » et le poids de l’objet. De même dans mes peintures, j’ai toujours été quelqu’un de pictural, avec un intérêt particulier pour les détails. Après mon diplôme, j’ai compris que j’étais le genre de personne à entrer dans le détail et, tout au long de ma carrière professionnelle, j’ai essayé de faire une qualité de cet amour particulier du détail. Je travaille de manière précise et élaborée, mais l’impression générale de l’image globale doit sembler évidente, simple, claire ; d’une simplicité détaillée.

Le gris peut évoquer aussi bien la mélancolie que la naissance d’un nouveau monde. Que véhicule pour vous cette couleur ?

J’ai aussi produit beaucoup d’œuvres très colorées. Seulement, à un certain moment, j’ai commencé à créer, en parallèle de ces pièces, des sculptures en monochrome gris et des installations monumentales dans le même gris, doux et chaud, parce qu’il rendait silencieuse toute la scène représentée. Il renvoie à une inerte et paisible pétrification de la vie de tous les jours et de ses accessoires, à l’image des paysages que peuvent nous rapporter les découvertes archéologiques de Pompéi.

La teinte que j’ai développée est douce, matte, comme en velours. Son calme extrême la rend mélancolique, mais elle est aussi amicale et pleine d’espoir, quelque chose de doux au toucher et qui attrape la lumière du jour de la plus tendre des manières. Avec cette couleur grise, je n’ai pas l’ambition de créer des images qui soient uniquement mélancoliques, mais plutôt qui contiennent à la fois une tristesse douce et une beauté consolante. Mes œuvres ne sont pas dénuées d’espoir. J’espère que c’est plutôt l’inverse.

Le gris comme l’absence d’ancrage temporel et spatial renvoient à Samuel Beckett. Aimez-vous cette référence ? Vous sentez-vous proche d’autres écrivains, d’artistes ?

Ce que j’aime chez Beckett, c’est la notion d’absurde et de tragi-comique. L’absurde est une position juste, ni positive ni négative. Malgré tout ce qui va mal dans le monde, je crois en l’optimisme comme devoir moral. C’est pourquoi mes œuvres et mes pensées ne seront jamais uniquement négatives. Le problème avec une vision du monde uniquement négative, c’est que l’on peut devenir cynique. Et être cynique est très destructeur : ça n’aide personne. Il est important de ne pas masquer le tragique, ce serait naïf. Montrer le tragique, lui faire face, permet d’aboutir à une catharsis, à un état qui apporte la consolation et un regain d’optimisme.

On me demande parfois si j’ai des références dans les arts visuels. Bien sûr, j’admire de nombreux artistes, notamment des peintres, comme Vermeer, parmi les anciens maîtres, ou Peter Doig, parmi les contemporains. Mais en ce qui concerne les arts en général, je me sens proche de réalisateurs comme les frères Coen, ou d’écrivains comme Raymond Carver. La littérature, et plus précisément la fiction, tout comme le procédé filmique, sont des domaines dans lesquels je trouve, en tant que spectateur, de la consolation. Et puis, bien sûr, la musique est, elle aussi, une forme artistique fantastique. Peut-être est-elle la plus fascinante, celle qui va directement au cœur.

Rapprochez-vous les œuvres présentées au Centquatre de vos récentes pièces de théâtre ?

Toutes mes œuvres sont liées, malgré le fait qu’elles varient esthétiquement du minimalisme au baroque, du coloré au gris, du bon goût à ce qu’on appelle le mauvais goût. Parfois, je n’ai pas peur d’utiliser de « mauvaises » esthétiques, si cela me permet de susciter une expérience intense. La vie n’est pas un objet bien conçu ; elle contient aussi de la maladresse et de mauvaises proportions.

L’année dernière, j’ai écrit et mis en scène ma première pièce de théâtre. J’ai aussi fait la scénographie et les costumes, et composé la musique. Ce Gesamtkunstwerk, cette expérience totale, a été, en tant que créateur, ce que j’ai eu de plus fascinant à faire. Cela me prépare pour un long métrage que j’aimerais réaliser.

Actuellement, j’écris et je dirige ma deuxième pièce de théâtre, cette fois-ci destinée aux enfants. Mes pièces sont très proches de mon univers artistique. Ladifférence tient au temps fixe de la représentation, et au fait que la structure narrative et la psychologie des personnages soient plus explicites. Je n’emploie pas ces éléments dans mes œuvres plastiques. Mais l’humeur, l’atmosphère ou la réflexion sur la vie que je développe dans mes pièces sont proches des lieux fictifs et des natures mortes que je crée en général.