DESIGN | INTERVIEW

Guéorgui Narbout, créateur de l’identité graphique de l’Etat ukrainien

À l’occasion de la publication de la monographie Narbout : De l’imaginaire de Guéorgui Narbout vers une identité ukrainienne (Éditions Rodovid, 2021), son auteure,  Myroslava Mudrak, répond aux questions sur le créateur de l'identité graphique de l'Etat ukrainien.

Dans votre livre, vous traitez de la création de la « marque ukrainienne » par Guéorgui Narbout. Or, le mot « marque » a un sens très commercial en France ?

Concernant Narbout, le terme « marque » vise à se différencier de la façon dont la Russie n’a cessé de présenter les Ukrainiens au monde. La pratique active de la langue ukrainienne pour déjouer la rhétorique russe en Ukraine consiste aujourd’hui à développer une marque d’appartenance à l’Ukraine, à une culture qui peut s’affirmer dans la totalité du monde, contre les incursions incessantes de la Russie sur l’Ukraine.

Pourquoi Guéorgui Narbout intéresserait-il le public français d’aujourd’hui ?

Depuis l’apparition des Ballets russes sur la scène française au début du XXe siècle, les Français ont été séduits par les aspects exotiques et éblouissants de la culture impériale russe, sans toujours différencier les multiples ethnies soumises à la domination impériale russe. Le vocable péjoratif de « petits-russes » pour désigner les motifs folkloriques ukrainiens a toujours irrité les Ukrainiens face à la dépréciation de leur culture.

L’importance de Guéorgui Narbout est le fruit de son immense talent qui lui a valu une grande réputation dans la culture graphique russe de la fin du XXe siècle. Ses intérêts et ses recherches sur la culture cosaque, la généalogie de la noblesse cosaque, l’art et l’architecture de l’époque — soutenus par le mécénat du hetman Ivan Mazepa, y compris pour la production de livres — lui ont permis de codifier un style frais et libre, proprement ukrainien, c’est-à-dire de cristalliser une identité socio-politique et artistique : l’« ukrainité » qui permet de dépasser l’approche impériale russe.

En quoi la vision de l’identité graphique ukrainienne de Narbout était-elle novatrice ?

Après la chute de l’Empire russe et la Première Guerre mondiale, l’Ukraine a obtenu sa première mais brève souveraineté moderne dont Narbout a réussi à traduire les qualités uniques par ses créations de design, ses motifs pour l’artisanat : les arts textiles, le mobilier, et même les livres calligraphiés. Il a conçu les motifs reconnaissables d’un langage visuel moderne propre à l’Ukraine. Et cela en très peu de temps, ce qui témoigne de sa maturité artistique, de sa loyauté envers son identité ukrainienne, et de son engagement aux côtés ses compatriotes.

Narbout et son œuvre ont inspiré les artistes aux moments les plus forts de la quête d’indépendance de l’Ukraine, et encore aujourd’hui quand ils veulent s’affranchir de l’art normatif et homogénéisant du réalisme socialiste, au profit d’un art d’individualité et de libre expression.

L’édition de la monographie

Myroslava Mudrak, Narbout : de l’imaginaire de Guéorgui Narbout vers une identité ukrainienne, Éditions Rodovid, Kyiv, 2021. 160 pages, 187 illustrations

L’édition de cette monographie de Guéorgui Narbout fait partie du projet « ADN de l’Ukraine : l’art du design graphique par Narbout » proposé par les Éditions Rodovid en partenariat avec le Centre Anne de Kyiv et le soutien de la Fondation culturelle ukrainienne, de l’Ambassade d’Ukraine en France et du Centre Culturel d’Ukraine en France.