ART | CRITIQUE

Grosse fatigue

PFrançois Salmeron
@20 Fév 2014

Lion d’Argent de la 55ème Biennale de Venise, Camille Henrot présente Grosse Fatigue, vidéo polyphonique mêlant récits religieux, mythologiques et scientifiques sur la création de l’univers. Compilant ces différentes formes de savoir, Camille Henrot signe une séquence débordant d’images, de références et d’énergie.

Une image du cosmos tient lieu de fond d’écran d’ordinateur. Un halètement se fait ressentir. Puis le flot d’une voix off nous emporte dans son récit, et nous guide parmi le flux renversant d’images qui s’apprête à déferler devant nous, à saturer notre regard: «Au commencement, il n’y avait ni terre, ni eau — rien. (…) Au commencement, il n’y avait rien, rien du tout. Ni lumière, ni vie, ni mouvement, ni souffle.»

La voix interprétant le texte écrit par Camille Henrot et le poète Jacob Bromberg, nous sert en effet de fil conducteur dans le film Grosse Fatigue, Lion d’Argent de la 55ème Biennale de Venise. Ce long poème structuré comme une litanie, et déclamé en «spoken word», nous raconte la création et l’évolution de l’univers, à mesure que les images défilent. Faisant appel à diverses sources et disciplines, Camille Henrot crée un discours polyphonique où s’articulent sciences, religions et discours mythologiques. Elle compile ainsi différents fragments dans une narration étonnamment vive, colorée, et éminemment poétique.

Cette voix qui nous guide commence donc par affirmer que l’univers n’était rien à ses débuts, confirmant en ceci aussi bien la théorie scientifique du Big Bang, que les religions monothéistes soutenant la thèse d’une création du monde ex nihilo. Mais cette voix peu à peu s’intensifie, devient de plus en plus nerveuse, tendue, à mesure que l’univers grandit, et que le montage réalisé par Camille Henrot multiplie les images et les fenêtres, qui s’ouvrent comme autant de «pop-up» sur le bureau d’un ordinateur.

L’ordinateur apparaît en effet comme le cadre dans lequel cette impressionnante collection de mythes, de récits scientifiques et d’images va pouvoir se développer. L’ordinateur devient alors le support de nos connaissances actuelles, seul véritable outil capable de prendre en charge le flux ininterrompu d’images et d’informations qui constitue notre monde. Les fenêtres «pop-up» qui prolifèrent sur le bureau, illustrent quant à elles non seulement la démultiplication des sources de connaissance, mais aussi les connexions quasi illimitées que l’on peut établir entre elles.

A l’arrivée, Grosse Fatigue se construit sur une accumulation d’images et de connaissances, venant gaver notre esprit, brouiller notre perception, à l’image de cet œil agonisant que Camille Henrot abreuve de gouttes. Cette «grosse fatigue», c’est donc celle de notre vision accablée par un flux incessant d’images, que l’on ne peut intégrer tant il est rapide, riche, dense. Mais pas que… Philosophiquement, cette «grosse fatigue» viendrait aussi souligner le caractère essentiellement créateur de l’univers, lui qui est en perpétuel excès sur lui-même, déborde notre représentation, notre raison et nos outils de connaissance, et se pense comme un perpétuel jaillissement de nouvelles formes de vie.

Ainsi, la forme même que Camille Henrot prête à son récit, vient corroborer une vision dynamique et créatrice de l’univers. Mais dès lors, son projet ne serait-il pas voué à l’échec? Car comment rendre justement compte de la formidable profusion de l’univers et de son histoire, dans un film de seulement six minutes? Là encore, le regard de Camille Henrot demeure lucide. Elle prend ses distances par rapports aux démarches positivistes de la science, qui accumule frénétiquement les objets dans ses laboratoires, ses instituts et ses musées. En cela, elle filme les collections du Smithsonian Institute, plus grand fond de «database» du monde, et les explications que les experts lui donnent. Elle rappelle également la pulsion mortifère qui se trouve selon elle au fondement de toute entreprise de collecte, de sauvegarde et de classification des données: car la collecte des spécimens mène par là même à leur destruction, à leur mortification, à leur chosification.

Mais alors, quelle stratégie adopter pour tenter de rendre compte du formidable foisonnement de l’univers? Epouser un point de vue global paraît contradictoire, car comment tout synthétiser et avoir un regard universel en tant que simple individu? Pour Camille Henrot, rassembler l’histoire de l’univers ressemble finalement à un véritable fardeau, dans lequel on s’épuise à vouloir être exhaustif — et d’ailleurs, cette perte d’énergie n’est pas sans rappeler le principe d’entropie qui se trouve à la fondation de l’univers. Vouloir saisir l’univers entier générerait également une forme de mélancolie ou de profonde solitude chez l’individu, qui se trouverait alors écrasé sous le poids de cette tâche démesurée.

Toutefois, Camille Henrot espère embrasser l’universel par le biais de sa subjectivité et de sa sensibilité propres. Elle tisse ainsi une mythologie contemporaine, faite de fragments de science moderne et de cosmogonies ancestrales, et structure son récit en six grandes parties. Tout d’abord, il n’y a que le néant, le vide. Mais pourquoi va-t-il y avoir de l’être plutôt que rien? Les dieux apparaissent alors, comme le rappellent la table des lois de Moïse ou la célèbre sentence «Que la lumière soit». Le Big Bang éclate et l’univers se forme dans une immense explosion qu’illustre Camille Henrot en jetant des billes bariolées les unes contre les autres.

Puis c’est l’émergence de la Terre qui «croît comme une montagne», et l’apparition de l’oxygène, des animaux et des êtres humains. Créationnisme et darwinisme s’affrontent sur ce terrain, et Camille Henrot constitue un vibrant hommage aux mille beautés des espèces animales.

Enfin, la multiplication des savoirs humains explose à son tour: sciences physique, mathématique, arithmétique, optique, géographique, astronomique, politique, acoustique, etc. La voix off s’épuise ainsi à tenter de citer toutes ces disciplines. Elle connaît un gros coup de fatigue, alors qu’un horizon funeste se dresse après ces si nombreux progrès et développements — comme une courbe exponentielle qui décroît fatalement. La solitude et la mort nous guettent finalement, scellant notre sort. Un rapace blessé se fait dévorer par un corbeau, morne charognard. Et une tortue au regard mélancolique rampe sur la plage, en direction de l’océan, elle qui n’aspire plus qu’à se laisser engloutir.