ART | CRITIQUE

Gravity moves me

PAurélien Pelletier
@09 Fév 2011

Le Frac Champagne-Ardenne nous présente «Gravity Moves Me», première exposition institutionnelle de l'artiste Tom Burr en France, pour laquelle il a réalisé un ensemble d'œuvres inédites à partir de la notion de gravité.

Le travail de Tom Burr se veut clairement appropriationiste. En revisitant les formes du minimalisme et du Pop art, il accumule les références culturelles et fait se croiser les multiples couches de sens autour du thème fédérateur de la construction d’une identité, et notamment sexuelle.

Pour son intervention au Frac Champagne-Ardenne, la question de «gravité» s’est avérée centrale et ouverte à des sens multiples. D’abord comme la force d’attraction que l’on connaît, que l’artiste expérimente par ses sculptures en jouant avec la notion d’équilibre.
Par exemple avec Deep Purple et l’inclinaison improbable de cet immense panneau de bois — conçu en 2000 et installée dans la cour du Frac depuis 2008 — dont la chute semble possible à tout instant.
La gravité est aussi temporelle chez Tom Burr, il l’envisage comme l’effet produit par le passage du temps sur les corps et les objets qui ne cesse de les modifier, comme lorsqu’il manipule diverses références historiques pour leur donner une forme et un sens nouveau.
Enfin la gravité c’est aussi cet état cérébral très sérieux, duquel découle paradoxalement une forme très forte d’humour empreinte d’ironie, née du tragique de la situation.

Chaque pièce de l’exposition «Gravity Moves Me» a été conçue spécialement pour l’occasion. Le point de départ de ce travail réside dans la sculpture Deep Purple. Il s’agit d’une réplique de taille réduite de l’œuvre Tilted Arc de Richard Serra (1981), peinte en violet. L’oeuvre initiale, qui avait soulevé une très forte polémique, s’inscrivait spécifiquement dans son environnement. En la décontextualisant, en changeant les dimensions, le titre, le matériau et la couleur, Tom Burr remet en question la notion même d’in situ et propose une lecture tout à fait différente de la pièce en lui donnant de nouvelles références.

A l’intérieur, la pièce éponyme de l’exposition est constituée d’une longue rampe de bois sur laquelle sont éparpillés de nombreux exemplaires de l’ouvrage Jonathan Livingston Seagul, A Story de Richard Bach. La rampe fait directement référence à la performance Seedbed de Vito Acconci (1972), dans laquelle l’artiste resta couché trois semaines sous une rampe d’escalier de la galerie Sonnabend de New-York, se masturbant au son du passage des visiteurs en murmurant les fantasmes que ceux-ci lui inspiraient, le tout retransmis sur des haut-parleurs dans l’espace d’exposition.
Le livre parle d’une quête de liberté à la recherche de son identité propre, d’un être qui s’isole par son comportement différent de la norme. De la même manière, Acconci, bien qu’entouré de spectateurs, reste invariablement seul et coupé de la foule. Bien que chacun puisse s’entendre, la séparation entre lui et eux est infranchissable.

Tout au long du parcours, le cadre continue d’être remis en question avec les Black Wall Skirt, œuvres répétées à plusieurs reprises avec de légères variations. L’artiste a récupéré d’épaisses bandes de rideau noir d’une quarantaine de centimètres de hauteur, qui servaient à l’origine à dissimuler les câbles dans une salle de théâtre. Ici disposées sur la partie inférieure des murs blancs, elles attirent l’attention sur la nudité de ces murs typiques du «white cube», le modèle le plus traditionnellement neutre de l’espace d’exposition. Ces morceaux de tissu, l’artiste les considère comme des objets fétichistes, tels des mini-jupes qui, de par le peu de surface qu’elles dissimulent, ne font qu’attiser plus vivement le désir du regardeur.

C’est ensuite une référence directe à une personnalité bien connue du monde de l’art qui est faite avec l’installation Susan Blushing. Sur une petite estrade sont disposées quatre couvertures de couleurs vives ainsi qu’un pull-over de femme, le tout dans des tons roses/rouges. Dessus l’on peut voir plusieurs exemplaires du même numéro d’un magazine Vanity Fair, avec le visage de Susan Sontag en gros plan sur la couverture, ainsi que l’un de ses romans. Autour, trois chaises sont peintes couleur rouge à lèvres.
A nouveau, de nombreux niveaux de sens viennent s’entrecroiser. La photographie de couverture prise par Irving Penn date de 1983, année de rencontre de la romancière avec la photographe Annie Leibovitz qui deviendra sa compagne. Connue comme une intellectuelle engagée dans la cause féministe, Susan Sontag l’était beaucoup moins pour ses romans, ce qui l’a toujours frustrée.
Dans le titre de l’oeuvre, «blushing» signifie «rougissante», ce qui explique l’accumulation de couleurs vives. Rougissante, peut-être l’est-elle à cause de cette couverture d’un magazine glamour comme Vanity Fair, plutôt en contradiction avec ses convictions féministes; ou bien parce qu’elle vient de se lancer dans une nouvelle histoire d’amour, ou encore parce que son personnage est devenu plus célèbre que son activité d’écrivain.

Ainsi, Tom Burr récupère dans l’histoire de la culture moderne tous les ingrédients qu’il désire mixer à sa propre sauce, en les dépouillant de leurs contextes et de leurs propres vécus. Il se montre sceptique face à l’œuvre considérée comme un prolongement de l’artiste, possédant en elle une part de ce dernier qui la rendrait unique. Sa pratique s’assimile à celle des artistes post-modernes qui portent un regard critique sur les avant-gardes et néo-avant-gardes. Ils cherchent à pervertir certains de leurs grands paradigmes comme l’autonomie de l’œuvre, telle qu’elle fut revendiquée par Greenberg à la fin des années cinquante, mais aussi l’idéologie de l’innovation à travers la notion d’auteur, de créateur originel.

Ce travail de citations constantes ne manque pas d’exclure le spectateur non initié, pour qui certaines œuvres apparaîtront quelque peu hermétiques. Jouant sur la limite mal définie entre le hasard et un design parfaitement contrôlé, les pièces de Tom Burr ont ce paradoxe d’apparaître à la fois très liées à sa vie personnelle et empruntent d’une multitude d’histoires extérieures, dotées de leurs propres charges symbolique.

— Tom Burr, Deep Purple, 2000
— Tom Burr, Gravity moves me, 2011
— Tom Burr, Black wall skirt, 2011
— Tom Burr, Susan Blushing, 2011
— Tom Burr, Dark Clouds, 2011
— Tom Burr, Bear Boards, 2011
— Tom Burr, Silver Lining, Leaning, Lying, 2011

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