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Girlchild Revisited…

Tout le monde avait fait le déplacement à la Cartoucherie de Vincennes, par un soir de printemps maussade, le Tout Paris de la danse (Bénédicte Pesle, Lise Brunel, l’hôtesse Carolyn Carlson) — June Events exige —, celui du théâtre (Philippe Ivernel, ancien président de l’Aquarium) ainsi que de la musique (Jean-Jacques Palix, Jacqueline Caux)…

Artiste touche-à-tout, Meredith Monk s’est illustrée avec brio dès le milieu des années soixante par ses mises en scène théâtrales, ses réalisations de films — dont certains, comme 16 mm Earrings, sont tout à fait expérimentaux —, ses scénarios, ses prestations sur scène, ses compositions musicales, ses danses minimales et, bien entendu, ses solos vocaux et ses chants choraux.

La méditation orientale très en vogue à l’époque hippie lui a certainement apporté ce sens de l’instant, son ouverture et sa qualité de présence sur scène qui lui évite d’être distraite par des pensées volantes, parasites ou critiques. C’est pourquoi elle aime « travailler sans les mots », comme elle l’explique parfaitement dans le film de Babth Van Loo, Inner Voice, et elle a le goût de l’improvisation, de l’ici et maintenant, l’esprit jazz.

Bien sûr, Meredith, ce n’est pas Thelonious, le génial compositeur afro-américain à qui il arrivait de marmonner et de chantonner hors micro tout en pianotant ses bribes de phrases déroutantes. Mais, comme elle l’a déclaré à Thierry Lebon, sur la radio TSF, elle recourt volontiers au scat.

Sa poésie, car c’est bien de cela qu’il s’agit, est purement phonétique, lettriste, cabalistique. Son pidgin ou sabir est universel. C’est bien pour cela qu’il touche le public du monde entier. Le paradoxe monkien, c’est que, tout en étant marquée, pour ne pas dire datée «années 70», sa musique répétitive et limpide, paraît intemporelle. En étant new-yorkaise, et tout ce que cela suppose — avant-gardiste, féministe, homosexuelle —, elle communique avec l’humanité car elle est de tous les pays, de tous les genres, de toutes les traditions.

Son succès incontestable et son travail de sape plus «underground» résultent d’une alchimie ou, si l’on veut, d’un tour de passe-passe qui consiste à changer de simples exercices d’échauffement, à sublimer ce qu’on appelle les vocalises en une forme d’art singulière. Elle s’est inventé un folklore personnel qui lui permet de tout réinterpréter dans un style unique. De fait, certains la rendent responsable et coupable d’une lignée qui s’est crue « autorisée » d’elle, à qui elle a montré, c’est le moment ou jamais de le dire, la voix: Laurie Anderson, Klaus Nomi, Nina Hagen, Catherine Ringer, Marianne James, Björk, Lena, on en passe et des meilleurs.

Elle n’a rien de la diva opératique. Rien de Callas ou de Castafiore. Ses performances (et il faut prendre ce mot dans tous les sens) sont lyriques, expressives et avant tout vocales. Physiquement, elle a toujours l’air d’une môme… Son solo précisément intitulé Girlchild est simple, conçu comme une œuvre plastique. Habillée d’un costume imaginé par Yoshio Yabara, blanc sur fond blanc, retournée en enfance au moyen d’une coiffure de poupée platine (l’artiste est emperruquée façon girlchild du Crazy), la hiératique Meredith enchaîne peu de gestes, d’actions ou de tâches. La voix se déclenche au bout d’une certaine attente, boostée par les accords désaccordés d’un piano capté il y a une quarantaine d’années par l’artiste en son loft. Sa lente descente de piédestal est suivie d’un cheminement hésitant tout au long du sentier ombilical, interrompu par des prosternations et des frappes du sol avec la tête ainsi que, curieusement, à mi-parcours, par le déchaussement puis la pose des lunettes de binoclarde. Meredith est ici une rhapsode in white.

La deuxième partie a une forme… organique. Trois pianos électriques datant du bon vieux temps d’avant Monsieur Robert Moog occupent la scène. Meredith Monk s’en donne à cœur joie avec ses interprètes — les walkyriesques Katie Geissinger et Allison Sniffin, la danseuse Ellen Fisher en tenue Renaissance et la compositrice herself. Elle passe d’un clavier à l’autre après avoir soigneusement, rituellement, dévotement enveloppé celui sur lequel l’une des membres du quatuor a joué d’une épaisse couverture en toile.

Les mouvements de danse n’ont rien de savant. La question n’est pas là. Ils ont leur propre logique, leur propre rythmique, décrochée, contreplaquée aux lignes mélodiques de la voix et à celles, d’une ampleur considérable, des notes d’un orgue utilisé comme une basse continue. Les passages les plus remarqués sont ceux, canoniques, où les interprètes communiquent sans avoir besoin de recourir au verbe. Si l’on excepte les quelques mots, spirituels, de Meredith, en français.

— Conception et interprétation: Meredith Monk
— Musciennes: Katie Geissinger, Ellen Fisher et Allison Sniffin