ART | CRITIQUE

Gina Pane

PFrançois Salmeron
@25 Oct 2012

Près de vingt ans après sa disparition, l’exposition que la galerie Kamel Mennour consacre à Gina Pane, évoque le souvenir d’une figure mythique de l’art corporel. Bien que ses performances ne puissent être ressuscitées en tant que telles, les œuvres ici présentées soulignent avec force la cohérence conceptuelle de son propos.

L’art de Gina Pane émerge à la fin des années 60, lorsqu’elle entame une série d’actions interrogeant le rapport que nous entretenons avec la nature. Terre protégée I (1968) présente cent vingt petites structures de bois reliées les unes aux autres par des ceintures de chanvre, et dont la surface a été marquée par une inscription faite au feu. D’abord déployée en pleine nature, cette installation a ensuite été déplacée en intérieur. Dès lors, le sol des galeries présentant l’installation se trouve couvert de terre, afin que l’artiste puisse y déposer les cent vingt petites boîtes, comme elle le faisait auparavant en pleine nature.
Cette œuvre veut ainsi réactiver la dimension rituelle d’un geste en voie de se perdre: celui de la main de l’homme se plongeant dans la terre, au moment même où l’urbanisation et la mécanisation de l’agriculture connaissent leur prodigieux essor. La sensibilité de Gina Pane semble alors avoir mis le doigt sur un problème qui nous est depuis devenu familier: celui de la préservation de la nature.

Enfoncement d’un rayon de soleil se présente comme une œuvre plus poétique, dont quatre clichés photographiques et quelques dessins préparatifs viennent rapporter la performance de Gina Pane. On la voit creuser un trou dans la terre puis, à l’aide d’un petit miroir venant réfracter la lumière du soleil, dévier un rayon vers le fond de la cavité afin de réchauffer cette parcelle.
Cette œuvre vient également attester du processus de création de Gina Pane: ses performances étaient pensées et détaillées dans des petits schémas ou des petits dessins rendant compte des différentes étapes de l’action à exécuter. Et la photographie vient relever des moments clés de la performance.

Gina Pane déplace ensuite la question du corps dans son rapport au public et à la figure de l’Altérité. Azione sentimentale (1973) demeure en ce sens la performance la plus éloquente et la plus marquante de cette période. A nouveau, les dessins préparatoires nous montrent bien que l’action se décompose en deux mouvements successifs.
Dans un premier temps, Gina Pane, toute vêtue de blanc, répète deux fois une même séquence avec un bouquet de roses blanches, puis un bouquet rouge. Elle va et vient avec les bouquets, prend une pose fœtale puis se lève, face à un public dont le premier rang doit être exclusivement féminin. La performance atteint son paroxysme lorsque Gina Pane s’enfonce des épines de rose dans le bras, puis s’ouvre la main avec une lame, transformant ainsi son bras en tige et sa main en bouton de rose.

Pourtant, cette violence faite à soi-même ne doit pas s’interpréter comme un acte masochiste ou dégradant. Car il faut comprendre que la violence que s’inflige Gina Pane est une action tout à fait déterminée et incarne un langage rigoureux. La blessure infligée est un acte «lucide, prudent et retenu» comme l’explique elle-même l’artiste. Elle exprime aussi le don de soi envers l’autre, lorsque le corps, en se faisant rose, incarne l’amour ou l’érotisme.

On retrouve cette question de l’automutilation dans les «partitions» de la fin des années 70 et des années 80, notamment dans Dehors, Partition pour une feuille de menthe. Cette œuvre fait écho à l’action Transfert (1973), où l’artiste hésitait entre boire un verre de lait ou un verre de menthe, jusqu’à ce que les deux lui soient soutirés. En proie à la frustration, Gina Pane brise alors par terre les autres verres vides et en lape les éclats, se blessant ainsi la bouche. Ici, les verres transparents et les verres à pieds de couleur verte viennent rappeler cette performance.
Et désormais, le corps n’est plus tellement le support des expérimentations de l’artiste. C’est la matière, en l’occurrence le verre et le bois des étagères, qui est travaillée, et qui se trouve mêlée à des photos représentant les précédentes blessures. L’œuvre propose finalement de sonder nos pulsions et les choix cornéliens que l’existence nous impose de faire. Comme si nous étions obligés de nous prononcer pour le lait ou pour la menthe sous peine de nous retrouver définitivement dépossédés.

Voyage sentimental, Partition pour une tablette de chocolat fait aussi écho à des performances précédentes de Gina Pane, en proposant des clichés nous rappelant certaines de ses actions. Cette installation apparaît surtout comme un grand puzzle composé d’images, de photos, d’objets et de jouets, dont il faudrait interpréter le sens. Enigme ou charade à reconstituer, ces divers éléments semblent entretenir des liens complexes et mystérieux, et créent ainsi une sorte d’œuvre-souvenir ou testamentaire d’une période artistique qui peu à peu se referme.

En effet, les œuvres de Gina Pane se focalisent en dernier lieu sur la question du sacré, notamment avec Le Martyre de Saint-Laurent. Partition pour un corps feu, corps ciel. La figure du martyre inspire alors Gina Pane, en ce que son corps peut justement être soumis aux souffrances et aux blessures, et que son action est irrémédiablement orientée vers l’Autre pour lui délivrer amour, bien et justice. La croix apparaît comme un symbole tout à fait central, en ce qu’il incarne le sacrifice, le don de soi pour autrui, et le sang versé.

Les dernières installations de Gina Pane se proposent de travailler les matériaux (fer, cuivre, bois ou vers), et de révéler leur opacité, leur transparence ou leur brillance. Elles forment des œuvres iconiques cherchant à nous mener vers le divin, comme si elles tentaient de montrer un passage possible vers une transcendance et un outre-monde.

Œuvres de l’éphémère, il nous reste donc de ces performances prévues jusqu’au moindre geste, des dessins préparatifs, des installations ou des photos. Faisant de son corps un instrument de langage, de connaissance de soi et de communication vers l’Autre, Gina Pane le retire petit à petit de ses performances pour se tourner finalement vers le royaume de l’invisible.

Œuvres
— Gina Pane, Terre protégée I, 1968. Installation: wood, hemp and earth. Approx. 7 x 400 x 420 cm
— Gina Pane, Enfoncement d’un rayon de soleil, 1969. 4 photos. 110 x 163 cm
— Gina Pane, Azione sentimentale, 9 novembre 1973, 1973. Action produced at the Diagramma gallery (Milano), 7 colour photo on a panel. 122,5 x 102 cm.
— Gina Pane, Voyage sentimental, Partition pour une tablette de chocolat, 1983-1984. 6 bars and 12 painted metal cut-outs, 15 phots, 3 earthenware bowls. 281 x 277 x 16 cm
— Gina Pane, Dehors, Partition pour une feuille de menthe, 1985. 8 colour photos. 164 x 243 x 8 cm
— Gina Pane, Le Martyre de Saint Laurent. Partition pour un corps feu, corps ciel, 1985-1986. Glass, wood, charcoal, copper, photos. 93,5 x 431 x 1 cm