DESIGN | INTERVIEW

Gérard Laizé

PChristophe Salet
@18 Déc 2009

Le Via a 30 ans ! Alors que le Centre Pompidou célèbre cet anniversaire avec «Via design 3.0», Paris-Art a rencontré Gérard Laizé, Directeur général de l’association depuis 1994 et co-commissaire de l’exposition. Retour sur trois décennies d’une action acharnée au service de la création « Made in France » dans le secteur du design appliqué au cadre de vie.

Christophe Salet. La première exposition anniversaire du Via, en 1990, avait eu lieu au Musée des arts décoratifs. Pourquoi avoir choisi le Centre Pompidou cette fois-ci ?
Gérard Laizé. Parce que le Centre Pompidou est un lieu public qui s’inscrit vraiment dans la modernité. Je voulais montrer que le design a vocation à s’ouvrir au plus grand nombre, et non à rester cantonné dans une sorte de clientélisme parisiano-intello marginal. C’est pour cela que cette exposition aura lieu dans le forum du Centre Pompidou, un espace ouvert et gratuit d’accès. Nous voulions que tout le monde puisse y accéder pour comprendre ce que revêt cette discipline, qui est encore un peu imprécise au niveau de sa définition, voire pervertie quand on l’assimile à un style.
Parallèlement cette manifestation, on va organiser un colloque et lancer un cycle critique sur le design. Je suis ravi que le Centre Pompidou ait accepté de co-produire ce cycle, à raison de 4 réunions par an, sur des thèmes qui portent sur des produits, sur un lieu et sur un événement.

Quelle est l’idée de cycle critique ?
Gérard Laizé. Ca fait des années que je milite pour que la critique sur le design se développe. Aujourd’hui, il n’y a pas de critique dans cette discipline, alors qu’il y en a dans l’architecture, la littérature ou le cinéma… Au cours de ces 20 dernières années, je trouve que les designers ont fait part de beaucoup de cynisme à l’égard de l’humain et du corps en particulier. Je vais vous donner un exemple. Il n’y a pas un seul angle droit dans le corps humain, or regardez ce que proposent certains designers, l’inconfort est absolument prodigieux. On pousse même le cynisme jusqu’à dire « oui, mais cette chaise n’est pas faite pour s’asseoir » ! Faites la même chose en littérature, on vous dézingue ; en gastronomie, vous vous faites assassiner. Dans notre discipline, il suffit de faire une pantalonnade, complètement inapte à l’usage, et sous prétexte qu’il y a une signature sur le produit, on vous met au pinacle !

Cette exposition va célébrer le trentième anniversaire du Via, dont la mission principale est de restaurer le lien entre création et production, designers et industriels. Avant 1979, quels étaient les industriels qui s’intéressaient au mobilier contemporain ?
Gérard Laizé. Il n’y en avait quasiment pas, la plupart continuaient à faire du Louis et du Napoléon. Mais ce n’est pas tout de jeter la pierre aux industriels, il faut chercher à comprendre pourquoi : si les meubles de style restent si présents, c’est aussi parce que les consommateurs ont toujours envie d’en acheter, car ça assoit un statut social. Il ne faut pas oublier que le style Louis représente encore 45% du marché, contre 5% pour le design pointu, de signature.

Est-ce que dans ce domaine, le Via a joué un rôle d’éducation auprès du grand public ?
Gérard Laizé. C’est indéniable. Le Via, c’est quelque chose d’unique au monde, même les Italiens nous l’envient ! On est le seul organisme qui finance des prototypes de jeunes designers. Sans ce financement, la plupart des projets que vous pourrez voir dans l’exposition n’auraient pas vu le jour. Et le fait de les montrer joue un rôle pédagogique pour le public. Il y a des personnes de tout âge qui poussent la porte de notre galerie, avenue Daumesnil à Paris, pour demander où ils peuvent acheter ce que nous exposons.

Vous parlez des Italiens, mais leurs industriels ont su mettre en place dès les années 70 une activité d’édition à but expérimental…

Gérard Laizé. Tout à fait, et ça a été un mot d’ordre d’Etat.

Donc quelque part, le Via sert à compenser une carence de l’industrie ?
Gérard Laizé. Mais c’est l’industrie qui a voulu le Via ! Non, ce qui nous manque le plus, c’est un mot d’ordre au plus haut niveau de l’Etat, qui a un rôle d’exemple pour l’éducation du public. Lors de la journée du patrimoine, j’ai vu un reportage sur l’Elysée. J’aurais bien aimé qu’on nous montre les appartements qui ont été refaits par Philippe Starck ou Pierre Paulin. Mais non, on a montré le bureau de Monsieur Sarkozy, dans un style purement XVIIIe. Quand vous appartenez à la classe moyenne et que vous voulez accéder à un statut de bourgeois, puisque c’est ce qui anime l’esprit des gens, vous vous dites : « il faut que j’ai des meubles comme ça ». En psychosociologie, on appelle ça le mythe aristocratique, qui s’appuie sur du transfert social. Parmi nos élites, quelques-uns l’avaient compris : Georges Pompidou, suivi de Jack Lang…

Mais la création du Via a quand même été soutenue par le ministère de l’Industrie ?
Gérard Laizé. Oui, mais les ministres changent ! En 15 ans de Via, j’ai rencontré 5 mandatures différentes, et à chaque fois, je suis obligé de refaire l’éducation des conseillers des ministres, qui viennent tous des Mines, des Arts et Métiers et de Polytechnique… Regardez ce qui se passe aujourd’hui : messieurs Juppé et Rocard viennent de rendre un rapport sur l’utilisation de l’emprunt d’Etat. On va miser sur la recherche et l’innovation. On ne parle pas de création ! En fait, on est toujours dans cette mentalité d’ingénieur à la française : quand on parle de nouveauté, de modernité, on parle de recherche, d’innovation, donc de science. Dans mes conférences, je ne dissocie jamais la recherche, l’innovation et la création. Mais malheureusement, dans la bouche des hommes politiques à l’heure actuelle, il manque toujours l’aspect créatif. Et ça, c’est bien dommage.

Les années 80 sont considérées comme le renouveau de la création de mobilier en France. Est-ce que c’est simplement dû au bouillon créatif de l’époque ou à la rencontre entre une explosion de créativité et un outil industriel prêt à lui emboîter le pas ?
Gérard Laizé. Les outils existaient déjà, mais il y a eu une impulsion forte de l’Etat sur un plan général, un engagement dans tout ce qui était nouvelles technologies, science, etc. Contextuellement, ça a été une période très fertile. Et puis il y a eu la prise de conscience de la profession qui a bien vu qu’elle avait perdu 20 ans, notamment par rapport aux Italiens. N’oublions pas toutefois que le plan des Italiens, qui a consisté à associer des architectes à des entreprises quelle que soit leur taille, a été une décision de l’Etat…

Justement, au niveau de ce lien avec l’industrie, est-ce que les prototypes financés par le Via sont nécessairement conçus pour une production industrielle ?

Gérard Laizé. Toutes les aides à projets, c’est-à-dire tous les produits que nous prototypons, peuvent être produits industriellement. La faisabilité est l’un des critères de sélection.

Certaines pièces ont pourtant recours à des matériaux précieux ou évoquent le travail de certains métiers d’art. Je pense notamment à la production de Sylvain Dubuisson…
Gérard Laizé. Bien sûr, prenez le bureau de Jack Lang : c’est une prouesse en termes de geste et de construction, et pourtant, il est toujours édité.

Mais on est dans une édition de petite série, pas dans une production de masse…
Gérard Laizé. Mais on en revient à la même chose : l’exemple vient toujours du haut ! Et de ce point de vue, je considère que les Français ont perdu la main sur le très haut de gamme. Regardez, il n’y a pas de fabricant de meubles au Comité Colbert ! Quand vous êtes à l’export, que croyez-vous que vous allez vendre ? Pas du panneau de particule mélaminé blanc ! Il faut des produits très haut de gamme, qui fassent sortir notre artisanat de la copie d’ancien. Ca commence à se faire de manière très nette, notamment au niveau des nouvelles générations. Prenez Ludovic Avenel, ce jeune ébéniste qui a reçu en 2007 le Prix Liliane Bettencourt pour l’Intelligence de la Main : il a compris qu’il fallait entrer dans la modernité. Ou Kristian Gavoille, qui fait des lignes de produit avec Thierry Goux : c’est de la haute facture mobilière.

Donc le Via n’est pas dans cette logique de « Nouvel artisanat », formulée par Andrea Branzi dans les années 70, et qui consiste à créer des pièces uniques en dehors de toutes contraintes commerciales, avec l’idée que ces expérimentations auront un effet boule de neige sur le reste de la production industrielle ?
Gérard Laizé. Il faut les deux. On attend aussi du Via qu’il ait un côté expérimental. Ca, c’est le propre du programme Carte blanche, qui est d’abord un travail de recherche fondamentale, d’interrogation. C’est d’ailleurs pour ça qu’il y a 4 ans, j’ai changé les règles, pour distinguer fondamentalement les Cartes blanches des aides à projet.
Par ailleurs, je suis aussi membre du conseil des Métiers d’Art, justement pour insuffler de la création contemporaine dans les métiers traditionnels. Ca va bien dans le sens de l’époque puisqu’on doit produire bien plutôt que plus, et mieux. Il faut donc impliquer des entreprises artisanales. D’autant que, quand on parle d’industrie dans notre secteur, c’est souvent d’eux dont on parle ! Il y a 14 000 producteurs de meubles en France, dont seulement 680 ont plus de 20 salariés. Et même quand on parle d’industrie, la plupart des fabrications sont finies à la main, donc sur un mode artisanal.

Quelle est la proportion de prototypes financés par le Via qui trouvent un éditeur ?
Gérard Laizé. A ce jour, c’est à peu près 30%. Sachant que les retombées ne sont pas toujours immédiates. Par exemple, il y a un petit bureau d’Andrée Putman qui a été prototypé en 1991 et qui a été édité par Poltrona Frau l’année dernière.

Donc finalement, est-ce que le Via est parvenu à faire évoluer le regard des industriels sur le mobilier contemporain ? La situation a-t-elle vraiment évolué depuis 1979 ?
Gérard Laizé. Oui, elle a évolué, mais il faut continuer l’effort chaque jour. C’est pourquoi nous passons beaucoup de temps dans les entreprises à faire de la pédagogie et de l’accompagnement. Il est important d’expliquer aux chefs d’entreprise que s’ils font intervenir un designer, ils ne vont pas devoir renoncer à leurs valeurs identitaires. Et ça demande des interventions individualisées. Depuis 15 ans, je fais le tour de France, en visitant 100 entreprises par an. J’ai d’ailleurs été recruté pour réconcilier le Via avec les tissus de production. Parce que justement, en restant cantonné dans l’expérimentation et le prototype, le Via se marginalisait et devenait quelque chose de très culturel. Il a fallu inverser la situation.

Aujourd’hui, à part la société Ligne Roset, à laquelle l’exposition rendra hommage, quels sont les gros fabricants qui vous suivent ?

Gérard Laizé. Des gens comme Fermob, dans le métal, ou le groupe Cauval, le plus gros groupe de production français. Depuis octobre de l’année dernière, avec l’arrivée d’un nouveau dirigeant, ce groupe a engagé toutes ses marques dans un schéma de création en association avec des designers. Ils ont déjà sorti un canapé de Matali Crasset pour Dunlopillo ; là ils sortent toute une ligne de fauteuils avec Ora-ïto… Après, vous avez des sociétés de taille plus modeste, comme Tujague dans le Sud-Ouest, qui s’est complètement ouvert à la création contemporaine. Et puis il faut savoir que beaucoup de petites entreprises travaillent au travers des grands architectes-décorateurs français pour plein de chantiers d’hôtels et de restaurants dans le monde. Tout ça, c’est Made in France, mais c’est moins visible.
Roche Bobois, qui est un distributeur, est aussi un acteur de plus en plus conséquent. J’ai d’ailleurs mis en place des « triangulaires » : on approche des distributeurs avec de bons produits, ancrés dans l’époque, et on s’efforce de les convaincre de les distribuer en leur trouvant un fabricant. Ca marche mieux que si l’on va voir le fabricant, qui va nous demander si on peut lui garantir un bon de commande…

Justement, on remarque que depuis 1995, l’année de votre arrivée au Via, l’association engage une réflexion plus globale sur le cadre de vie…

Gérard Laizé. Oui. Avant de rejoindre le Via, j’étais directeur marketing international d’Habitat. Et l’une des raisons du succès d’Habitat, c’est qu’on vendait de l’accessoire. 50% du chiffre se faisait sur des bricoles parce que, à la différence du commerce du meuble, ça crée du trafic. Donc, en arrivant au Via, j’ai proposé qu’on replace le meuble dans son contexte spatial, et qu’on s’intéresse à tous les objets qui composent notre cadre de vie : les arts de la table, les luminaires, les tapis, les textiles d’ameublement… On a repris contact avec ceux que l’on dénigrait à l’époque, les décorateurs et les architectes d’intérieur, pour leur redonner voie au chapitre. A partir de l’année prochaine, on va d’ailleurs créer une aide à projet spécifique « ligne de produit décorative », pour remettre au goût du jour cette démarche française qui consiste à concevoir une proposition décorative d’ensemble. C’est un domaine dans lequel notre pays a une légitimité depuis le XVIIe siècle, un savoir-faire unique qui est l’un de nos caractères distinctifs.

Le Via fête son trentième anniversaire au moment où tous les marchés traversent une grave crise économique. Est-ce que vous restez confiant par rapport à l’avenir de la création contemporaine et à l’avenir du Via ?

Gérard Laizé. Toutes les crises ont suscité des sauts créatifs. Ce n’est pas pour rien que la notion de design, que l’on appelait à l’époque esthétique industrielle, est née après 1929. La crise crée toujours une double réaction : il y a les craintifs qui se rétractent et les autres, ceux qui surfent sur la vague et en sortent quelque chose. Ils sont peut être moins nombreux mais ça donne une impulsion. Et puis il y a le contexte : si l’Etat injecte de l’argent dans des programmes, ça peut nous faire rattraper du retard. Je vais vous donner un exemple : depuis 15 ans, je fais chaque année des conférences chez Renault et Peugeot. Dès le début, j’ai parlé de la voiture propre, sans bruit, citadine, pratique. On m’a ri au nez. Avec la crise, et l’Etat qui s’engage par ailleurs à acheter 50 000 véhicules chez Renault, on a pu voir, pas plus tard qu’hier au journal télévisé, Monsieur Carlos Ghosn au volant d’une voiture électrique qui va sortir au printemps 2011. Dans tous les domaines, c’est la même chose. La crise ne va faire qu’amplifier les choses.