DANSE | CRITIQUE

Gardenia

PSarah Ihler-Meyer
@22 Nov 2010

Avec Gardenia, le chorégraphe Alain Platel et le metteur en scène Frank Van Laecke condensent les arts de la danse et du théâtre dans des scènes «picturales» traversées par une inquiétante étrangeté. Les gestes et les corps deviennent les graphies de «tableaux» entremêlant paillettes et sentiments mortifères.

La nature picturale de Gardenia s’affirme dès la levée du rideau. Sur un damier de bois incliné, dont les horizontales et les verticales dessinent une perspective, se tiennent les silhouettes aux contours nets de neuf danseurs/comédiens. L’inquiétante étrangeté aussi, avec ces anciens travestis en costumes stricts, aux postures rigides et à l’allure de mannequins animés. La musique ouatée de cette première «vision» n’est pour rien dans le malaise qu’elle suscite. C’est qu’ici entrent en contact deux hétérogènes, d’une part l’argument de ce spectacle – des travestis donnent leur dernière représentation dans un cabaret sur le point de fermer ses portes –, d’autre part une mise en scène tout en strass mais crépusculaire.

Vanessa Van Durme, l’un de ces ex-travestis, fredonne Over the Rainbow de Judy Garland avant de présenter chacun d’entre eux dans un langage fleuri. Alignés, main dans la main, ils lèvent les bras et sourient extatiquement tels des pantins dans le silence le plus total. Deuxième «tableau» d’où sourd l’horreur d’une mort installée au cœur du vivant. Celle-ci ne manquera pas de se prononcer dans la «fresque» suivante où chaque personnage ère sur le plateau avec la démarche d’un grabataire sur la Norma de la Callas – moment extrêmement graphique davantage que théâtral ou dansé, comme l’est Gardenia dans son ensemble.

Les dénudements et travestissements, qui se succèdent ensuite, donnent lieu à des sortes d’«arrêts sur image» à la fois cocasses et troublants. Ils accentuent la dimension visuelle teintée d’unheimliche de cette pièce. Accompagnés par le Boléro de Ravel, les hommes en costards vont et viennent sur la scène, se dévêtent, se parent de robes à paillettes et se maquillent de couleurs vives. Leurs visages deviennent des masques funèbres sur fond de musique dantesque, grandiose et effrayante. Séquence sombre et sublime comme l’est le dernier défilé dont le pittoresque est ponctué d’airs pop sèchement montés entre eux, perforant le glamour d’insondables béances.

Alain Platel et Frank Van Laecke fondent la danse et le théâtre dans un art «plastique» réinventé, apte à produire des tableaux dont l’inquiétante étrangeté suspend toute conclusion hâtive autour d’un sujet pourtant propice aux clichés.

Création 2010
— Mise en scène: Alain Platel, Frank Van Laecke
— Sur une idée de: Vanessa Van Durme
— Scénographie: Paul Gallis
— Musique: Steven Prengels
— Costumes: Yan Tax, Marie « costume » Lauwers
— Créé et joué par: Gerrit Becker, Griet Debacker, Andrea De Laet, Richard « Tootsie » Dierick, Timur Magomedgadzjeyev, Danilo Povolo, Rudy Suwyns, Vanessa Van Durme, Dirk Van Vaerenbergh