ART | CRITIQUE

Gabriel Orozco

PFrançois Salmeron
@03 Oct 2012

Gabriel Orozco est particulièrement mis à l’honneur en cette rentrée, avec deux expositions qui lui sont consacrées à Paris. Ici, nous découvrons la fascination de l’artiste mexicain pour le monde végétal et animal à travers les majestueux Roiseaux, et suivons ses investigations sur la sculpture et le polissage de la matière par la main de l’homme.

Une main d’homme filmée sur un fond bleu, manie une pierre avec une étonnante dextérité. La vidéo Boulder Hand explore en effet le rapport de la main et du matériau dans le processus de création. Le mouvement de la main faisant inexorablement tourner la pierre entre ses doigts, témoigne ainsi de la malléabilité de la matière face à la techné humaine. Car parmi l’impressionnant arsenal qui se trouve désormais à notre disposition, face à la multitude d’artefacts que nous avons créés pour nous approprier les choses, Gabriel Orozco ne semble avoir d’yeux que pour le plus primitif — et sans doute le plus performant — de tous ces savants outils: la main humaine, cette main aux multiples fonctions dont la nature nous a dotés.
Accompagnant ce mouvement continu où l’on voit inexorablement tourner la pierre, un doux bruit de fond nous hypnotise comme un ronron fascinant. Ce bruissement continu semble alors attester de la parfaite harmonie dans laquelle se trouve la main et la pierre polie en son creux. Comme si la pierre épousait définitivement, à force de travail, les contours de la main.

Les œuvres Orthocenter et Orthocenter views creusent cette problématique du travail de l’homme face à la matière brute. Une soixante de «terracottas» (terres cuites) sont disposées sur une table. Mais plus qu’un simple étalage, cette œuvre se présente davantage comme une collection ou comme un recensement d’objets voisins les uns des autres, comme s’ils appartenaient à une même espèce ou à une même famille. Outre le fait d’être composés de terre cuite, ces objets sont effectivement des œuvres élaborées autour des notions d’orthocentre, comme le titre l’indique, et de triangle. Cette présentation nous ferait finalement songer à un minutieux travail de taxinomiste, impression qui nous est aussi confirmée par les 99 photographies d’Orthocenter views, qui recense encore ces mêmes objets.

Mais quel critère de classement Gabriel Orozco peut-il suivre? Celui d’avoir produit ces objets à partir d’une même matière, la terre cuite, et de l’avoir pétrie suivant une fin déterminée, qui donne justement sa forme commune à cet ensemble (la recherche de l’orthocentre du triangle et de la droite d’Euler). Mais ces objets fruits de la technique humaine alignés sur une table, ou présentés case par case dans un tableau, nous feraient tout aussi bien penser à une collection de coquillages ou de pierres ramassés sur une plage ou glanées dans la nature, et que l’on aurait ensuite classifiés.

Dans un autre registre, les douze Roiseaux suspendus au plafond de la galerie se déploient avec grâce et majesté, tels des objets hybrides à mi-chemin entre le végétal et l’animal. Ces œuvres sont effectivement créées à partir de branches de bambou et de plumes d’oiseaux. Elles procurent ainsi la sensation de se trouver face à de grandes ailes d’oiseaux. La structure en bambou est courbée à l’aide de fils, et propose ainsi différentes configurations selon les modèles créés par Gabriel Orozco. Et à se trouver au milieu de ses Roiseaux, on se meut dans un milieu flottant, aérien, où l’on aurait tôt fait de se prendre pour Icare, et de se parer de ces fabuleuses ailes pour s’envoler loin de la terre et de notre humaine condition.

Cette condition humaine, Gabriel Orozco nous en livre une version poétique et décalée avec sa série de diptyques photographiques parcourant les murs de la galerie. Bords de route, détritus ou télé fracassée sur un trottoir, œufs, cactus, rizière, chauve-souris ou perroquets… Gabriel Orozco s’attarde aussi bien sur la nature ou sur des paysages urbains et humanisés, que sur d’étranges animaux. Fonctionnant donc deux par deux, ces clichés offrent définitivement un regard iconoclaste sur notre monde et notre société.

Œuvres
— Gabriel Orozco, Roiseau 2, 2012. Branche de bambou et plumes d’oiseaux. 190 x 240 x 95 cm
— Gabriel Orozco, Roiseau 10, 2012. Branche de bambou et plumes d’oiseaux. 100 x 170 x 110 cm.
— Gabriel Orozco, Roiseau 11, 2012. Branche de bambou et plumes d’oiseaux. 170 x 150 x 140 cm
— Gabriel Orozco, Orthocenter, 2012. 60 terracottas. Variable dimensions
— Gabriel Orozco, Orthocenter Views, 2012. 99 photographs. 151 x 126.50 x 5 cm