ART | CRITIQUE

Gabriel Orozco

PCamille Fallen
@24 Oct 2012

Du tour du potier au retour du boomerang lancé vers les flots, les circonvolutions de Gabriel Orozco entre terre, eau et ciel, le reconduisent une fois encore à la galerie Marian Goodman (en même temps qu’à la galerie Chantal Crousel).

La sculpture en bois Shade Between Rings of Air conçue en 2003 pour la cinquante et unième Biennale de Venise (réplique grandeur nature de La Pensilina, sculpture en béton conçue par Carlo Scarpa pour le jardin du pavillon italien en 1952) occupe une grande partie du premier étage de la galerie Marian Goodman.

Faisant en quelque sorte le tour du monde, elle fonctionnerait, précise la galerie, comme une «réplique platonique». Étrange copie donc que celle-ci, mobile mais toujours intacte tandis qu’immuable et immobile, le modèle original subit de son côté les sévices du temps et des éléments sensibles. Quand les rôles entre modèle et copie se brouillent ou s’inversent, quand la copie devient réplique (au sens d’une réplique théâtrale ou d’une réplique verbale au bord de la réplique critique et sismique), la duplication et la répétition sortent du rang des séries bien ordonnées pour accueillir l’intempestif, la griffe du hasard au cœur de la nécessité, la surprise au cœur de l’habitude, le frémissement de l’indomptable au sein même du rituel.

Pourtant, pas plus que la sculpture en bois n’accueille, à la différence de celle de Scarpa, sculptures, plantes et fontaine, les terres cuites façonnées chacune de la même façon à la main et appartenant à la série «Orthocenters» n’accueillent en leurs creux quelque contenu inattendu.
Entre le triangle d’argile d’abord formé puis posé sur une sphère en bois qui lui imprime son creux, il semble toutefois que Gabriel Orozco flirte encore avec Platon, celui du Timée cette fois et de son démiurge qui, les yeux fixés sur le modèle bienheureux, éternel et vivant, fabrique le monde sensible à l’aide des éléments, eau, air, feu qui ont tous des formes géométriques et qui, en dehors de la terre, se donnent naissance en cercle les uns aux autres.

Ces éléments, eau, terre, air et feu, il suffit de descendre pour cette fois au sous-sol de la galerie les retrouver avec la vidéo Solvitur Boomerando, dans l’orbe d’un boomerang sans cesse de retour et relancé par-delà les flots et à contre-jour par Gabriel Orozco.
Ce n’est sans doute pas un hasard dès lors si la maison aperçue dans la vidéo porte le nom de Observatory House, si elle est dotée d’une vue panoramique à 360° et si elle est à son tour la réplique d’un observatoire du XVIIIe siècle du site de Jantar Mantar à New Delhi. Ce n’est sans doute pas un hasard non plus si l’écran se partage en quatre scènes, trois en haut et une en bas, quatriparti des quatre éléments, des quatre points cardinaux ou encore des mortels et des immortels, du ciel et de la terre.
Célébration de l’éternel retour, des éléments sensibles et de la physis, signature cosmologique de tout ce qui part et revient dans le cosmos et au monde des vivants, cette jetée et cette brève odyssée vers l’infini revient indéfiniment à l’intime, la finitude, la maison, l’enfant, la compagne, la petite piscine circulaire, pour repartir encore.

Le geste de Gabriel Orozco se fait alors trajectoire reliant le macrocosme au microcosme, le passé et le présent à l’avenir et à l’éternité. L’enfant qu’il y a et l’enfant que l’on reste aujourd’hui, celui qui n’est pas ou qui viendra demain et celui que nous serons encore, dans le contre-jour de la vie, là où les spectres de la vidéo joueront encore longtemps de sales tours de gosses au temps.

Il faut rester longtemps à contempler cet éternel retour mais aussi tout ce qui ne tourne pas rond avec lui: la chute du boomerang dans la piscine ou bien encore entre les arbres en contrebas. Il est de ces spectacles qui, en toute simplicité cependant, sont de grandes leçons et méditations de métaphysique sensible.