PHOTO | CRITIQUE

Frauen

PPaul Brannac
@25 Fév 2011

Dans le cadre de la 3e édition de Berlin-Paris, la galerie In Situ présente une sélection d’œuvres de Martin Dammann (représenté à Berlin par la galerie Barbara Thumm), regroupées sous le titre original de «Frauen». Dès l’abord, ces Dames présentent quelque particularité, qui tient moins à leur poil aux pattes qu’au fait que ces pattes soient bottées.

Martin Dammann a reproduit, le plus souvent en les agrandissant, une douzaine de photographies noir et blanc, extraites d’albums tenus par des soldats allemands de la Seconde Guerre mondiale, clichés sur lesquels lesdits pioupious apparaissent travestis, travestis en femmes. A l’autre extrémité du travail de Martin Dammann, de grandes aquarelles colorées, parfois très colorées, dont les motifs sont eux aussi empruntés à des photographies.

Sur papier ou sur film plastique, les taches d’eau teinte de Martin Dammann esquissent des groupes, parfois un couple, moins souvent un homme seul, posant face à l’objectif. On y distingue les hommes des femmes, l’environnement, un paysage ou une route, un pont, quelque détail dans la coiffure ou le vêtement qui date la prise de vue et la rapproche de celles des soldats travestis, en même temps que des éléments nous échappent à l’intérieur des contours incertains. Ceux que l’on distingue n’ont plus guère que quelques traits de visage, traits insuffisants, comme cet ourlet d’ombre qui quelquefois mange le regard des photos anciennes.
Ce qui est étrange dans le procédé de Martin Dammann, c’est comment la colorisation, qui d’ordinaire actualise une image ancienne, la rend floue ici, sans effort, par le seul éparpillement de l’eau sur le support.

Par contraste avec les clichés très nets de la soldatesque en goguette, les aquarelles de l’artiste rendent l’œil du spectateur incertain, le plonge dans l’équivoque et l’interroge sur les conditions préalables au dessin: qui a pris la photographie originelle? Qui figurait sur cette photographie? Dans quelles conditions? Avant et après quoi?

Un angle, la forme d’un casque, la coupe d’un uniforme, suffisent à produire un contexte, à situer une image. Mais le dessin, qui est souvenir, est pour sa part insuffisant, car il s’efface, il efface toujours un peu son sujet, et il lui importe plus alors de se produire que de produire quelque chose. Cet égoïsme-là le distingue encore du document, auquel pourtant il emprunte ses formes.
Les fac-simile de Martin Dammann, au contraire, nous ramènent bien bas, au niveau du sujet, au niveau de l’information, au point où il faut juger, non plus l’œuvre mais ce qu’elle figure. Cela ne veut pas dire qu’à ce niveau la critique esthétique soit nulle, car il y a dans ces images des choix, des intentions, empreints parfois d’esthétisme: un flou peut-être involontaire qui renforce l’ambiguïté d’une étreinte, une contre-plongée qui fait d’un homme posant en chanteuse entre les tablées une hétaïre à la Otto Dix, un clair-obscur accusé qui rappelle les cartes postales érotiques où les marins s’accroupissent près des putains alanguies.

Toutes choses, il est vrai, que renforce la théâtralisation de l’action photographiée: ce sont toujours, déjà, des scènes de cabaret troupier avec leurs coulisses et leur estrade, leurs soldats de la Wehrmacht singeant Joséphine Baker et les danseuses de French Cancan.
Ou bien cette image que Martin Dammann a faite immense, où un soldat menaçant s’avance sur une plage, dissimulé derrière un hideux masque de nègre — sauvage ignorant sa sauvagerie en moquant le «sauvage» —, et hideux en sa moquerie même et barbare en son mépris — salaud moins humain que son masque.

La présentation qui est faite de «Frauen» pose la question de savoir s’il est possible de prendre ces images pour des images seulement, indépendamment de ce qu’elles montrent. Or non, cela n’est pas possible. Il y a toujours une paire de botte qui interdit d’admirer le flou, le clair-obscur, la contre-plongée de l’image toute entière. Il y a, autour de ces images, le savoir, qui empêche de les apprécier sans jugement, sans un jugement qui n’appartient plus ici à l’ordre de l’esthétique, mais qui, au contraire, par l’esthétique devient inesthétique: savoir que ces hommes furent des soldats de l’Allemagne nazie, soupçonné qu’ils ont été des bourreaux — des bourreaux se divertissant; l’obscène présent sur scène, avec cette monstruosité de l’image fixe suspendue en son présent.
Et il faudrait avoir le savoir bien léger pour se surprendre de la jeunesse des ces hommes, pour se tranquilliser des anfractuosités d’homosexualité latente qui percent çà et là, et les rendent plus humains. Bien sûr ce sont des humains, de jeunes humains d’alors, dont il existe d’autres photographies, des images où ils rient aussi, où ils rient de la mort qu’ils donnent, où ils se rient de l’avilissement qu’ils infligent, du masque qu’ils portent.

Dans un redoutable film sur les illusions du pacifisme et sur celles de la guerre, d’une autre guerre, il y a un groupe de prisonniers britanniques qui se déguisent en Ladies, et forment un chœur pour une troupe assemblée, l’espace d’un soir. Ceux-là sont aussi des soldats, semblablement travestis, cherchant pareillement à alléger leur condition en se fardant, en caricaturant celles qui leur manquent. Cependant, il n’y a rien de commun entre ces Ladies et ces Frauen. Car il n’y pas d’image innocente. Il s’en faut d’un masque, ou bien d’une botte.

— Martin Dammann, Schneise, 2010/2011. Aquarelle sur papier, encadrement aluminium. 156 x 233 cm
— Martin Dammann, Im Dickicht, 2010. Aquarelle sur papier, encadrement aluminium. 186 x 263 cm
— Martin Dammann, Gruppe mit die Mühle, 2010. Crayon gris et de couleur et aquarelle sur mélaminé, encadrement aluminium. 195 x 280, 5 cm