Camille Paillet. Quel est le point de départ de votre nouvelle pièce, Do You Remember, No, I Don’t. Pourquoi aborder cette thématique de l’oubli ?
François Verret. J’ai le sentiment que l’époque fabrique de l’oubli. Ce fameux travail de mémoire, dont on parle souvent, et qui consiste à aller puiser dans le passé pour mieux appréhender le présent, me semble inexistant ou vain. Finalement, la société n’en fait rien… On est dans une époque amnésique, qui ne parvient pas à se remémorer, à l’échelle de l’intime ou de l’histoire avec un grand H. Avec cette pièce, j’ai donc essayé de conjurer ce mouvement et d’en explorer les facettes. En disant « Do you Remember, No I don’t », je cherche à interroger les contradictions inhérentes au souvenir, les degrés de mémoire : « je me souviens, je ne me souviens de rien ou pas de l’essentiel, j’aimerais bien me souvenir, ce dont je me souviens est terrifiant »… Toutes ces natures différentes d’amnésie me troublent et il me semble intéressant de s’y attarder.
Il semblerait que chez vous le plateau soit un espace de réflexion sur le monde. Quelle place accordez-vous à la dimension politique, dans cette pièce et dans votre travail en général ?
François Verret. Oui, il est important pour moi d’essayer de pointer du doigt l’inanité du discours politique, cette fracture qu’il y a entre le discours et les actes, ce double langage. C’est à nous, les artistes, de trouver comment résister à ça. Et si ce n’est pas frontal, c’est à nous encore d’inventer une langue étrangère à la leur, en créant une énonciation pure en soi qui puisse déplacer la donne. La dimension poétique, la beauté ou le pari sur les épaisseurs des êtres, sur ce qui constitue les profondeurs de l’être intérieur, voilà des valeurs qui me semblent être vitales à montrer sur un plateau.
Il s’agit d’une énonciation simple, en acte, qui s’oppose à ce mouvement de détérioration de l’espace public, de dénégation du singulier, de confusion sur la fonction de l’art, devenu télévisuel. Mon rapport au politique est de remettre sans cesse en question sa pertinence. Et le plateau ne doit pas être le lieu d’un discours mais bien celui de l’invention d’une langue commune qui relie un certain nombre d’artistes autour de valeurs et qui crée un esprit d’équipe.
La critique a une fâcheuse tendance à catégoriser les œuvres, elle vous a volontiers qualifié d’artiste pluridisciplinaire, comment agencez-vous ces formes artistiques plurielles dans votre processus de création ?
François Verret. Selon moi, il n’y a pas de hiérarchie entre ces langues que sont le cirque, la danse, le chant, la musique, la scénographie, presque l’architecture au sens des volumes, des lumières… Tous ces éléments sont convoqués en même temps dans le processus de création, chacun ayant, disons, une corde à son arc et essaient de répondre à un certain nombre de questions d’une manière qui fait langage. Et peu à peu, au fil des tentatives, des bégaiements, ces langues vont apprendre à dialoguer ou à s’écouter simplement. Ce n’est pas un texte qu’il faudrait suivre ou une conception prédéterminée de la mise en scène qui distribuerait les places, mais plutôt un champ de recherche qui s’ouvre à tous les artistes sur scène et hors scène et qui les pousse à s’engager, à s’impliquer, à inventer d’eux même ce qui les engage. Ce n’est pas moi qui donne la partition, jamais, c’est eux qui l’inventent à partir de leur idiosyncrasie, c’est-à-dire à partir de leur identité, leur mémoire, leur histoire, leur singularité. C’est un dialogue ou un entretien infini et la forme de ce spectacle parle de ceux qui sont là, de ceux qui l’ont fabriqué. La forme émane des personnes en chair et en os qui sont sur le plateau.
Vous semblez, au regard de vos œuvres, un lecteur ardu et passionné de littérature. Comment vous appropriez vous ce langage textuel avec vos propres outils de langage ?
François Verret. D’abord, Il y a la lecture subjective d’un texte, solitaire. Ensuite, il est possible de croiser les regards subjectifs, en échangeant nos impressions, nos perceptions, et c’est donc à partir du croisement de ces lectures subjectives que le travail se met en mouvement. Ici, je m’inspire de Paysage avec argonautes, un texte d’Heiner Muller, l’un des plus grands dramaturges de la fin du XXe siècle. Sa vision du monde ne me semble pas tarie ou anachronique, mais encore très actuelle. Le paysage dont il parle est un paysage d’après la catastrophe et avant la prochaine catastrophe, puisque que les choses, selon lui, vont justement de catastrophes en catastrophes. Voici son état des lieux, qu’il décrit très bien en quelques mots : « une étoile éteinte… quelques survivants… une équipe de secours… on entend une voix… on découvre un mort … »
Je m’intéresse aussi aux thèses de Gunther Anders, un penseur et philosophe allemand très peu traduit en français, à tort. Il a également une vision très critique des logiques aveugles de notre dynamique économique et politique. A mes yeux, ces textes sont résolument contemporains, éminemment visionnaires. Ils nourrissent l’imagination mais aussi la pensée critique et peuvent être des appuis pour inventer de nouvelles formes scéniques.



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