ART | INTERVIEW

Franck Scurti

Pour Franck Scurti, 2011 a été une année d’intense production: avant son exposition personnelle en galerie à Paris, il a monté une grande rétrospective de son travail à Strasbourg. C’est donc dans un atelier vidé de ses oeuvres qu’il nous reçoit. Cet entre-deux s’avère un moment idéal pour lui demander de faire le point sur les expériences passées et d’esquisser, peut-être, celles à venir.

Elisa Fedeli. Comme Marcel Duchamp, vous êtes un amateur de jeux de mots: votre exposition personnelle à la galerie Michel Rein s’intitule «No snow No show». A quoi ce titre fait-il référence?
Franck Scurti. Le titre de l’exposition fait référence à une oeuvre en particulier, que j’ai réalisée à partir d’un coussin de fauteuil éventré. Je voulais créer une ressemblance avec la neige. Mais plus je travaillais la matière du coussin, plus elle s’éloignait de cette ressemblance. Déçu, j’ai alors pensé: «Pas de neige, pas d’expo!»
Puis, j’ai trouvé une évidence à cette pièce, qui ressemblait à une sorte de fumée, à quelque chose de vaporeux, d’immatériel. Le titre renvoie aussi bien au milieu de l’art qu’à celui du rock: «Pas de coke, pas de show!». Je le trouvais amusant.
C’est une oeuvre assez contemplative: quand vous restez un moment devant elle, vous créez automatiquement des images mentales. Bien sûr, elle fait référence à Manzoni et à ses Achromes, mais ce qui la différencie, ce sont les quatre boutons colorés qui y étaient intégrés. Leurs fils colorés et entrelacés font penser au nerf optique. J’ai contrecollé le tout sur une planche de bois, tapissée de journaux du jour que j’ai au préalable badigeonnés de peinture. Tout cela pour donner une sorte de rumeur du monde à cette pièce, que je considère principalement liée à la projection du regard.

Vous accordez une grande attention aux encadrements et aux socles de vos pièces. Certains sont rouillés, d’autres carbonisés. Pourquoi?
Franck Scurti. J’aime déstabiliser. J’ai sculpté des cadres en bois il y a quelques années par exemple. Dans mes pièces plus récentes, les cadres sont rouillés. Le socle de Gorgone est carbonisé. No snow No show est exposé dans un boîtier en plexiglas. C’est un encadrement assez commun mais, dans mon travail où la question de la valeur est prégnante, c’est une décision. Carboniser un socle ou rouiller un cadre relèvent de la dévalorisation. Au contraire, une boîte en plexiglas suffit à valoriser un déchet.

Le côté ludique de vos pièces est souvent souligné…
Franck Scurti. Je ne veux pas non plus m’en faire une spécialité! Mais c’est le seul moyen que j’ai trouvé pour continuer à travailler aujourd’hui. Cela fait maintenant vingt ans que je travaille et ce sont toujours les mêmes questions qui reviennent: «Comment dois-je commencer? Comment cela arrive-t-il? Et comment continuer?» En somme, des questions ontologiques. Je pense que c’est lié à mon tempérament, qui est changeant… Je ne sais pas comment on peut encore assumer un style — et puis quel style?
Le ludique est pour moi une façon de contrecarrer les choses, d’être libre et de placer les enjeux de mon travail ailleurs. Je cherche et parfois je me perds, puis je reviens par une autre porte… Ma façon de travailler comporte des risques mais me permet de travailler sur d’autres degrés de compréhension. Je défends un art concernant le monde des idées et non pas un art conceptuel.

Ce ne sont pas les pièces prises isolément qui vous intéressent le plus mais le rythme qu’elles composent, les manières dont elles s’enchaînent. Cette vision définit-elle bien votre travail?
Franck Scurti. Oui. Je travaille sur un fond commun qui peut parler à chacun, selon son regard et sa culture. Mes pièces se suivent, ne se ressemblent pas mais elles sont complémentaires. Par exemple, Replication est une oeuvre que j’ai commencé il y a 2 ans et qui a abouti récemment à Gorgone. L’idée de Replication est partie d’un article scientifique que j’avais lu, dans lequel des scientifiques expliquaient la réplication de l’ADN avec la fermeture éclair. J’ai repris cette idée dans Gorgone où l’entrelacement de lignes forme l’image d’un champignon nucléaire posé sur un socle cubique.
Dans mon travail, le cube et la sphère renvoient à des formes fondamentales du monde et on les retrouve dans plusieurs de mes pièces. Mes sujets de travail sont des questionnements sur l’identité humaine. Family Tree, est le dessin d’un arbre généalogique dont les cartouches filiatives sont remplacées par des grattoirs et le paysage alentour formé par des déchets d’allumettes. Dans cette oeuvre, il y a en quelque sorte une relation de cause à effet. Pour moi, une pièce est réussie quand le fond et la forme se répondent. J’aime travailler avec une économie de moyen, de manière précise et concise.

Un pan moins connu de votre travail est la vidéo. A quand remonte cette pratique? Est-elle toujours d’actualité?
Franck Scurti. Dans les années 1990, j’ai fait une quinzaine de vidéos, la plupart de rue. Je filmais des choses vues lors de mes voyages. J’étais intéressé dans un premier temps par le fait de capter des perceptions, que je n’arrivais pas à formaliser autrement. Heineken Vision par exemple est une vidéo filmée à travers un verre de bière.
D’autres, comme Sprite Spirit et Drunk, sont plutôt des notes sur le déplacement. A Stockholm, où j’ai habité pendant six mois, j’avais remarqué que les rues sont très propres et que le seul élément perturbateur était le bruit des canettes dans lesquelles les jeunes ont l’habitude de taper le samedi. J’ai voulu recréer une petite histoire et montrer comment on circule sur une surface définie. Avec la temporalité propre à la vidéo, j’ai essayé de retrouver une dimension quasi tridimensionnelle.
Actuellement, je ne fais quasiment plus de vidéos. Cela ne m’amuse plus.
Je viens de finir un film documentaire sur Ulf Linde, qui est le personnage à qui l’on doit une copie du Grand Verre de Marcel Duchamp, celle qui est exposée au Moderna Museet à Stockholm. J’ai travaillé sur le film pendant huit ans, très tranquillement… Il est basé sur l’interview d’Ulf Linde par Hans Maria de Wolf, un copain belge. Je l’ai agrémenté de documents d’époque et d’images en 3D. Mais ce n’est pas vraiment un film grand public…

Quels sont les artistes actuels que vous aimez, ceux dont vous vous sentez proche?
Franck Scurti. En ce moment, dans un monde où tout se dématérialise, où l’art n’a jamais été aussi proche de la bourse, j’apprécie les artistes qui travaillent avec une économie de moyens. J’aime bien Thomas Hirschhorn ou Jean-Luc Moulène. Des artistes Mexicains comme Gabriel Orozco, Abraham Cruzvillegas ou Gabriel Kuri par exemple. Il y a Michel Francois aussi.
Mais il faut plusieurs décennies pour comprendre un travail. On n’est jamais à l’abri d’une bonne pièce! Ou de deux! Ce qui explique que je n’ai pas vraiment d’avis sur les «jeunes artistes». Un jeune artiste doit savoir commencer par être vieux, s’il veut permaner!